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2018-12 / NUMÉRO 150   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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La Bibliothèque
Kafka sur le rivage de Haruki Murakami


Par Gérard BEJJANI
2016 - 07
Il ne m’a même pas serré dans ses bras avant de partir. Ni lui ni les autres. Je dois porter de naissance une tache, une tare qui m’empêche d’être aimé. Assurément. Kafka se désole de se retrouver abandonné. Toujours. 

Non pas Kafka l’écrivain, mais Kafka Tamura, l’adolescent de quinze ans qui quitte la maison familiale parce que, justement, il ne supporte plus l’absence de sa mère qu’il revoit disparaître « comme une fumée silencieuse ». En séquence alternée, un vieillard amnésique du nom de Nakata erre dans la ville et converse avec les chats depuis que l’intelligence l’a déserté. Quel lien existe-t-il entre ces deux personnages sinon leur fugue à cause d’un arrachement cruel à l’enfance, d’un traumatisme enfoui quelque part dans la forêt profonde ?
Voici la scène primitive. Elle se déroule dans un bois, au cours d’une sortie de classe, quand la maîtresse, perdue dans les fantasmes érotiques de la nuit, se met à saigner incongrûment, abondamment, puis elle se nettoie et cache les serviettes souillées sous les arbres. Indignée de voir arriver l’écolier avec ses lingettes, « l’objet le plus honteux qui soit pour une femme », elle le gifle et le renvoie dans le coma, une forteresse vide dont il ne sortira plus. En un mot, Nakata devient idiot, mais en même temps, par le contact de l’auxiliaire magique, il acquiert une sensibilité au surréel et entre dans une temporalité extrahumaine, « la tête complètement vide, pareille à une feuille blanche ». Ce qui saigne au seuil du roman, c’est donc la réalité qui doit céder la place au virtuel, à l’imaginaire, au sphinx qui entraîne le lecteur au fond du labyrinthe.

Ou de l’étrange bibliothèque où se réfugie Kafka, l’enfant-corbeau qui, sans savoir comment, s’entache de sang lui aussi. Des coups de couteau manifestement parricides puisqu’il en veut au célèbre sculpteur de lui avoir pris sa mère. Kafka vit le drame de l’inceste jusqu’au bout. Où commence sa responsabilité ? Il apprend que parmi les livres, derrière les rayonnages, dans le saint des saints, dans la matrice se trouve une belle endormie, Mlle Saeki. Elle a les gestes d’une somnambule, elle se lève et se glisse près de lui dans le lit étroit, il sent son souffle chaud dans son cou, sa toison pubienne contre sa cuisse. Kafka se laisse plonger « dans la tiédeur d’un liquide amniotique », il sombre dans un marécage indistinct, son « sperme absorbé dans un autre monde ». La prédiction de l’oracle se réalise : Œdipe accomplit l’acte tragique qui dissout le fils dans la mère, le plaisir éphémère dans l’éternel féminin, le quotidien dans le rêve. L’orgasme jaillit dans un brouillard qui « enveloppe la conscience », claire et somnolente, dans l’entre-deux qui définit l’esthétique du Japon, le monde flottant, l’ukiyo-e d’où émergent un geste, une chevelure, agitée telle les branches d’un saule. Alors le caillot revient sous une forme à la fois douce et violente. Mlle Saeki enlève l’épingle qui retient ses cheveux et en plante la pointe dans le creux de son bras gauche. La première goutte tombe par terre et le garçon se dépêche de poser ses lèvres sur la plaie minuscule. Tel un vampire, tel un poète, il lèche le sang à sa source, le fantôme convertit sa mort en vie, il se régénère et s’unit à la moitié manquante de son ombre, au Grand Tout auquel il aspire depuis le commencement.

Tout cela a-t-il une signification ? Il ne s’agit pas de comprendre ce qui se passe ni pourquoi les petits poissons tombent du ciel. Mais de suivre, au fil des pages, le chemin intime, tantôt avec Kafka tantôt avec Nakata. Même s’ils ne se rencontrent jamais, les deux orphelins posent les mêmes questions primordiales. Qui sommes-nous ? Qui est l’homme dans sa mystérieuse solitude ? Il faut l’accepter : je ne suis qu’une âme errante, comme eux, le long du rivage absurde de l’existence. Cependant je me mets à la recherche de quelque chose, de la pierre de l’entrée, de l’endroit. Est homme celui qui poursuit l’omphalos en lui, sa vérité contre tout ce qui n’est qu’illusion. Des limbes au soleil, de la colère à l’apaisement, et surtout, de l’angoisse à la plénitude.

D’où venons-nous et où allons-nous ? De cette forêt lointaine que les ombres des arbres ont érodée dans la nuit, du royaume des mères, présent il y a un instant encore et vers lequel nous repartons tous les jours. Du Un perdu vers ce Un à reconquérir, l’Absolu, la totalité amoureuse qui nous appelle sans répit, tendrement, douloureusement. Car « tout le monde a besoin d’un lieu où revenir ». 

Qu’est-ce que vivre ?, se demande enfin le lecteur, porteur d’un message secret à lui-même. « Je ne sais pas très bien ce que cela signifie… », avoue Kafka à Mlle Saeki qui lui donne la clé de l’énigme : « Fais comme moi, regarde le tableau, sans cesse. » Autrement dit, voyage avec un regard toujours en éveil, émerveillé, attentif à la beauté autour de toi. Et si elle y manque, la toile accrochée au mur te la rappellera, la chanson, la musique, la littérature, l’art est là pour braver la peur, l’abandon, la finitude, pour aider à vivre, pour continuer. Et c’est assez.


 
 
D.R.
 
2018-12 / NUMÉRO 150