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2019-12 / NUMÉRO 162   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le Misanthrope de Molière


Par Gérard BEJJANI
2013 - 04
Quand, il y a trois ans, « il me pr(it) (un) mouvement soudain de fuir dans un désert l’approche des humains », j’avais Alceste pour modèle bien entendu. Alceste ou, selon la doctrine humorale de Claude Galien, l’atrabilaire qui « lutte » – tel est d’ailleurs le sens du nom Alceste en grec ancien – contre le jeu de masques et l’hypocrisie sociale.

La tentation du désert s’inscrit dans une dimension mystique teintée d’augustinisme : Alceste semble vouloir rejoindre la cité de Dieu en réaction à la cité terrestre habitée par les grimaces et les complaisances du monde, les tons de fausset et les mensonges. À ce Clitandre qui se pavane dans « ses grands canons », sa « vaste rhingrave » et le « mérite éclatant de sa perruque blonde », Alceste oppose sa sauvage sincérité. Tout son discours, ponctué de « non » et de refus à l’égard des faux-semblants, souligne la jeunesse du personnage qui en est encore au sortir de l’adolescence. Il s’agit pour lui de réformer le monde selon une intransigeance et des vœux incorruptibles. Son « plus grand talent » – et en même temps son défaut – consiste à « être franc et sincère », à ne « lâcher aucun mot qui ne parte du cœur ». Cette apologie de la transparence sera au goût des romantiques et fera des adeptes chez les idéalistes, les Électre et les Antigone éprises de courage et de vérité. Longtemps loué par Jean-Jacques Rousseau pour le culte de l’être soi-même et par les romantiques pour sa révolte contre le bavardage humain, Alceste pouvait passer pour un parangon de vertu, un héros de l’absolu.

Pourtant sa misanthropie et la mienne sont-elles seulement possibles, et Philinte ne nous accuse-t-il pas, dès la première scène, de « vouloir (nous) mêler de corriger le monde ? » Comme Poquelin qui, d’ailleurs, jouait Alceste sur le théâtre du Palais-Royal en 1666, le mélancolique n’est pas indifférent à son public : il aime à « corriger », à « instruire », mais aussi à « plaire ». Ainsi, à regarder de près, Alceste est mû par l’appel scénique puisqu’il s’immisce encore dans le monde pour affirmer son amour-propre : « Je veux qu’on me distingue. » Il annonce à cor et à cri son désert alors qu’on le trouve et le retrouve dans les salons et à la cour ! Sa misanthropie serait un art de plaire paradoxal, une posture sociale qui « lui sied bien ». Pourquoi sinon garde-t-il un lien avec Célimène que la « solitude effraie » et qui incarne le type de la « coquette » mondaine ? La belle de vingt ans correspond pour lui à ce que Stendhal appelle « l’amour-vanité » : elle représente le moyen de s’attirer l’admiration des autres. En dépit des fâcheux et des contretemps, Alceste essaie de lui faire valoir la passion fusionnelle (« trouver tout en moi, comme moi tout en vous »), mais elle résiste jusqu’au bout et continue à être celle qui mène le jeu. Et lui de justifier ses « transports jaloux » par ce reproche d’un enfant possessif et mal aimé : « C’est que tout l’univers est bien reçu de vous. » Alceste impose à son amante une chaîne là où elle n’accepterait qu’un bijou. La relation matrimoniale qu’il prône est inconcevable pour celle qui, avant l’heure, brandit la liberté féministe. À l’instar de Molière qui n’a jamais connu l’entente conjugale, Alceste n’a pas la vocation de la vie à deux : sa présomption mâle veut posséder la femme, l’absorber, la phagocyter. Convier Célimène dans son désert, c’est en quelque sorte faire le vide autour d’elle et en elle, la ramener à ce rien à partir duquel il pourrait la recréer, la remodeler à son gré selon la tentation démiurgique d’un Arnolphe avec son Agnès.

Hélas, dans sa vanité virile, Alceste est démasqué ! Ses tirades d’authenticité ne sont que les variantes du déguisement que demande encore et toujours le désir de plaire. Il n’a plus rien à nos yeux de l’honnête homme qui doit éviter « ce grand aveuglement où chacun est pour soi ». Car la juste mesure du Grand Siècle exige que l’on « se regard(e) soi-même fort longtemps avant que de songer à condamner les gens » et que l’on se situe entre les extrêmes : ni trop de douceurs envers le monde (Célimène) ni trop peu (Alceste), ce qu’incarne la maturité résignée d’un Philinte : « La parfaite raison fuit toute extrémité. »

L’atrabilaire n’est plus qu’une caricature de l’ascèse admirable, un portait-contestation et, dépité, je comprends qu’il me faut troquer ma grotte contre le beau monde et revenir parmi les hommes. Je le comprends en relisant Molière car, comme l’écrit Italo Calvino, « un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire ».



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D.R.
La misanthropie d'Alceste serait un art de plaire paradoxal.
 
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