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2020-03 / NUMÉRO 165   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le livre de chevet de...
Jean-Claude Simoën
2015-01-08
Dans un monde où s'impose, avec le temps qui passe, le règne implacable de l'image ternissant au passage les mots inanimés de nos grands-parents, il devient assez rare de croiser un original qui avoue préférer le plaisir simple de la lecture aux recréations béates du télévisuel. Je fais partie de ces brontosaures qui hésitent pour ne pas dire répugnent à confier leur imaginaire à des fabricants de stéréotypes. Un voyage autour de ma bibliothèque est toujours une aventure sans fin, déterminée et exaltante, menée au seul rythme de mes envies ou de mes rêves. Rien ne m'est plus familier que les tranches de ces livres, alignés sur leurs étagères dans une étrange asymétrie, à la fois uniques par leur taille, leur aspect ou leurs couleurs ou fondus dans la masse. Je les reconnais comme on reconnaît des visages, comme on distingue une silhouette connue. Car lire c'est avant tout vagabonder de l'un à l'autre, glisser de Montaigne à Stendhal, d'Hérodote à Dumas, de Sénèque à Proust. Lire c'est d'abord assouvir sa curiosité qui se doit naturellement d'être insatiable. Lire c'est être boulimique d'indiscrétions tout en veillant à demeurer somme toute un gourmet ! D'aucuns se targuent des phrases qu'ils ont écrites disait Borges, moi je suis fier de celles que j'ai lues. En effet. Tout est prétexte à lire et c'est bien là le problème. Qu'y a-t-il de commun entre Les souvenirs entomologiques de Fabre, Point de lendemain du baron Dominique Vivant Denon, le Journal des Goncourt, la Correspondance de Flaubert et le Voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand Céline ? Rien bien sûr et tout à la fois car ils sont autant de pièces dans l'immense mosaïque de la littérature, que chacun reconstitue à son goût. Il faut donc apprendre au prix de salutaires erreurs, à faire son marché sur l'étal des curiosités culturelles, pour n'en retenir que les pages propres à enflammer son imagination. Lire c'est enfin quitter une certaine monotonie quotidienne pour se laisser aller aux délices de l'évasion : échanger des heures souvent grises de la réalité contre d'autres beaucoup plus vaporeuses. Quiconque s'est abandonné à la lecture de Robinson Crusoé aura compris le vertige de la lecture. Je reviens ainsi chaque jour à ma bibliothèque avec l'émerveillement d'un pionnier car le plaisir de lire c'est aussi et surtout désormais le plaisir de re-lire. Il y a une satisfaction presque perverse à s'immerger ou re-découvrir l'univers de chaque auteur, à s'en imprégner avec une lente délectation avant d'en conserver de quoi enrichir la nôtre : la substance qui alimentera peut-être nos rêves de demain ? Il n'existe pas une bibliothèque idéale ou alors ce fut Babel... « Quand je pense à tous les livres qu'il me reste encore à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux », écrivait mon ami Jules Renard ; il devrait donc me rester quelques années de bonheur.
* Editeur et écrivain. Dernier livre paru : Voyage à Venise, Grund, 2014.
 
 
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