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Le Choix de l’Orient
Petit pays de Gaël Faye
Organisé par l’Institut français, en partenariat avec le Bureau Moyen-Orient et l’Agence universitaire de la francophonie, le prix « Liste Goncourt/ Le Choix de l’Orient », parrainé depuis sa création en 2012 par l’Académie Goncourt, est décerné par un Grand Jury présidé par Salma Kojok et regroupant des étudiants de plusieurs pays du Moyen-Orient.

Par Asmaa Amer
2016 - 12
L’édition 2016 du Prix vient de récompenser Gaël Faye pour son roman Petit pays (Grasset), dans le cadre du Salon du livre francophone de Beyrouth. Comme chaque année, L’Orient littéraire a choisi de publier une des chroniques d’étudiants sur le roman lauréat :

Petit pays : Grand maux

« Le Rwanda du lait et du miel avait disparu. C'était désormais un charnier à ciel ouvert », phrase capitale qui résume toute la trame narrative du Petit pays. Ce titre séduisant excite la curiosité du lecteur et s’imprime facilement dans sa mémoire. Plutôt affectif, en raison de l’adjectif petit, le terme « pays » souligne la gravité du problème : petit pays et grands maux…

Par le truchement de ce roman, Faye met en relief deux ans décisifs de l’histoire du Burundi et plus précisément un moment crucial, celui du génocide des Tutsi commis par les Hutus en 1994. Il ne s’agit point de raconter une expérience autobiographique mais d’installer une intrigue fictionnelle inspirée de la vie de son auteur, de son enfance et de ses souvenirs. Tout comme son petit héros de dix ans, Gabriel, Gaël Faye est d’une mère rwandaise, comme il préfère le dire lui-même sans signaler Tutsi, et d’un père français.

Gaby vit au Burundi avec son père, entrepreneur français, sa mère, Rwandaise née en exil, et sa jeune sœur Ana. Il goûte une enfance insouciante, heureuse et privilégiée jusqu’au moment où il vit la séparation de ses parents, en même temps que de l’autre côté de la frontière les tensions entre Hutus et Tutsis s’apprêtent à atteindre le point de « non-retour ». Toute la première moitié du livre est centrée sur le bonheur, l’univers calme et innocent de Gabriel qui vit paisiblement avec sa famille. Pourtant, ce « petit monde paradisiaque » va être bouleversé après le coup d’État de 1993 au Burundi. Et c’est avec cet événement que Gaby commencera à prendre conscience des divergences entre ces ethnies africaines que sont les Tutsi et les Hutus, divergences ridiculement fondées sur les traits physiques. Il fait aussi l’expérience douloureuse de la haine : les Hutus le traitent de cafard tutsi, les Tutsi lui reprochent d’être français et donc, à leurs yeux, complice des Hutus. Il voit ses camarades basculer dans l’hostilité et la vengeance, et remplacer leurs jeux innocents par des rituels de guerre. Il se trouvera emporté malgré lui dans cette folie assassine.

Ainsi Petit pays résume-t-il toute l'histoire de l'humanité, l'histoire des pays où vivent des minorités, aussi bien en Égypte qu'au Liban, au Yémen qu'en Syrie, en France que partout dans le monde. Un vrai cri d’alarme est lancé, adressé par l’auteur à tous les pays : attention, il y a en vous, parmi vous et en dehors de vous un ennemi qui rode, un ennemi qui refuse la différence, qui adopte la triste stratégie qui consiste à « diviser pour régner ». Ceci fait du sujet du roman celui de tout temps. De plus, si l'on interchangeait les noms des pays, on pourrait bien croire qu'il s'agit plutôt de notre région du Moyen-Orient qui, depuis plus d'une décennie, ne fait que subir les méfaits désastreux de cette stratégie. C’est en ce sens que la scène des réfugiés africains fuyant la guerre décrite par G. Faye ne peut qu’évoquer dans nos esprits les images des réfugiés syriens qui cherchent asile en Europe. L’histoire se répète car ses leçons ne sont pas bien assimilées.

Si Petit pays révèle, en premier lieu, combien le génocide rwandais a marqué la vie de son auteur, il nous rappelle également qu'il faut mettre fin aux conflits fondés sur la différence, la discrimination et le racisme pour le bien-être de l’humanité. Nous joignons donc notre voix à celle de Gaël Faye qui à la question : « De quelle origine es-tu ? », n'a pour toute réponse que « Je suis un être humain. »

Petit pays évoque donc les interrogations que soulève un enfant-narrateur pris dans le tourbillon d’une Histoire qui le dépasse. Roman qui met en lumière les conséquences désastreuses de la guerre et son non-sens, qui incrimine ceux qui refusent la différence et cherchent le pouvoir à tout prix. Il souligne aussi que la littérature est une solution efficace à la violence, et ce en permettant de témoigner et de raconter la souffrance d'un peuple oublié. Ajoutons à cette originalité thématique, le style touchant et l'art poétique avec lesquels G. Faye a pu associer les phrases clés de l'incipit et la clausule : « Je ne sais vraiment pas comment cette histoire a commencé. »/ «Je ne sais pas comment cette histoire finira. Mais je me souviens comment tout a commencé. »

Asmaa Amer
Université de Damanhour - Égypte
Faculté de pédagogie
Département de Langue et de Littérature françaises
 
 
D.R.
La littérature est une solution efficace à la violence.
 
BIBLIOGRAPHIE
Petit pays de Gaël Faye, Grasset, 2016, 224 p.
 
2017-09 / NUMÉRO 135