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2017-09 / NUMÉRO 135   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Au Salon
Une rentrée prolifique au Liban


Par Tarek Abi Samra
2017 - 01
C’est à présent une tradition bien établie – voire une tradition nationale – que chaque nouvelle édition du Salon international du livre arabe de Beyrouth déclenche, dans la presse locale, une série d’articles critiquant son manque d’organisation, sa monotonie, son programme… et déplorant l’envahissement de ses stands par les ouvrages religieux ou les livres de cuisine et d’astrologie. Ces critiques sont justes. Mais jusqu’à un certain point seulement, car le Salon arabe remplit toujours sa fonction primordiale : faire découvrir les nouvelles parutions des grandes maisons d’édition libanaises. En effet, celles-ci sortent la majorité de leurs titres prévus pour l’année conjointement à la tenue de cette foire qui est ainsi devenue l’emblème de la rentrée littéraire au Liban. 

Parmi les ouvrages parus à l’occasion de ce 60e Salon arabe (qui s’est tenu au Biel du 1er au 14 décembre), il y’en a un qui a provoqué une sorte de « scandale » littéraire, faisant immédiatement couler beaucoup d’encre dans la presse, ainsi que sur les médias sociaux : il s’agit de sept lettres d’amour adressées par Ounsi el-Hage à Ghada al-Samman et publiées par cette dernière (Rasa’el Ounsi El-Hage ila Ghada al-Samman, Dar al-Tali’a). Malgré le contenu « platonique » de ces lettres qui ne révèlent presque rien de concret sur la relation du défunt poète libanais avec l’écrivaine syrienne, beaucoup ont accusé Al-Samman d’atteinte à la vie privée, certains allant jusqu’à la qualifier de mégalomane ; d’autres, ayant pris sa défense, ont soutenu que ces critiques sont le plus souvent motivées par une misogynie sous-jacente.

Suscitant moins de polémiques, les nouvelles parutions dans le domaine du roman n’ont pas été aussi nombreuses que celles de l’année passée. Le célèbre et prolifique Algérien Waciny Laredj raconte, dans Nisa’ Casanova (Dar al-Adab), l’histoire d’un homme d’affaire agonisant qui convoque ses quatre épouses pour demander leur pardon, tandis que Hilal Chouman, dans son quatrième roman Kana ghadan (Dar al-Saqi), entremêle les vies de ses personnages au destin de Beyrouth secouée par une série d’événements étranges et mystérieux : des morts inexpliquées frappant certains humains et beaucoup de chats, des explosions, des guerres… Mentionnons également le Palestinien né au Liban Mazen Maarouf qui publie son second recueil de nouvelles, Al-jurzan allati lahassat Ozonai batal el-karateh (Les Rats qui ont léché les oreilles du champion de karaté, al-Mutawasset), et poursuit, dans la même veine fantaisiste et hallucinatoire de son recueil précédent, l’exploration de la guerre civile vue à travers le regard d’un enfant à la fois cruel et innocent. Citons enfin deux autres romans, Al-arrafah (Dar al-Saqi) de Ahmad Ali El-Zein et Al-kha’foun (Dar al-Adab) de Dima Wannous.

Hadiqat el-hawass (Le Jardin des sens) de Abdo Wazen mérite une mention à part. Ce récit à forte charge érotique, interdit en 1993 par la Sûreté générale libanaise pour « description de l’acte sexuel de manière scandaleuse et pornographique », est à présent disponible dans une seconde édition à tirage très limité (100 exemplaires). Cet acte de défi courageux de la part de l’éditeur Dar al-Jadid est certainement à saluer. Également de Abdo Wazen, on retrouve son nouvel ouvrage Ghayma arbutuha bi khayt (Hachette-Antoine), un recueil de courts textes en prose qui peuvent être qualifiés de médiations poétiques. 

Quant à la poésie, deux recueils sont à signaler : Mitaphiziq el-thaʻlab (Métaphysique du renard, Dar al-Saqi) de Abbas Beydoun, et Hadatha zat marra fi Halab (Il était une fois à Alep, Riad el-Rayyes) du poète et médecin syrien Fouad M. Fouad qui, dans un style sobre et désespéré, nous raconte la destruction d’une ville et l’extermination de ses habitants. 

Le désastre syrien est à l’origine de l’essor de ce qu’on pourrait appeler la « littérature de témoignage » ; c’est le cas de Ila an Kamat al-hareb (Riad el-Rayyes) de Joulan Haji, ouvrage qui regroupe des témoignages de femmes ayant pris part à la révolution syrienne. 

Également dans le domaine de l’essai, on retrouve Dahiya waheda, modon kathira (Riad el-Rayyes) de Youssef Bazzi et Dam el-akhawayn (Riad el-Rayyes) dans lequel l’historien Fawaz Traboulsi réunit ses propres articles traitant de la violence et de la guerre civile dans leur rapport à l’art et la littérature. Quant à Gilbert Achcar, il tente, dans son nouvel ouvrage Intikassat el-intifada al-arabiya (Dar al-Saqi), de rendre compte des facteurs qui ont été à l’origine de l’échec des soulèvements arabes.

La part de la littérature étrangère est de taille cette année, avec la traduction de quatre ouvrages majeurs : la première partie du roman de l’Italienne Elena Ferrante L’Amie prodigieuse (Dar al-Adab), un chef-d’œuvre ayant rencontré un succès mondial ; Les Détectives sauvages (al-Jamal) de Roberto Bolaño, ce Chilien devenu un classique juste après sa mort en 2003 et dont la plupart des romans sont encore indisponibles en arabe ; Junky (al-Jamal) de William S. Burroughs, l’auteur du fameux roman culte Le Festin nu ; enfin, la première des quatre parties de l’un des plus grands textes de la philosophie occidentale, Le Monde comme volonté et comme représentation (al-Mutawasset) du maître incontesté du pessimisme Arthur Schopenhauer.


 
 
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