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Histoire courte
Rony et la brebis


Par Percy Kemp
2012 - 12
Comme autrefois pour la reine d’Angleterre, cette année avait été pour Rony une vraie annus horribilis. Certes, son château de Windsor n’avait pas brûlé, sa bru n’avait pas péri en compagnie du playboy égyptien qui l’avait séduite et la Chambre des communes ne lui avait pas davantage cherché noise pour son train de vie, mais cela n’en avait pas moins été pour lui une horrible année.

Pour commencer, il se retrouvait ruiné, ayant imprudemment confié tout le capital que ses parents lui avaient légué à un virtuose des marchés qui, osant des spéculations de plus en plus hardies comme on n’en fait qu’avec l’argent d’autrui, avait fini par tout dilapider. Longtemps, voulant faire croire que ses placements continuaient de rapporter, ce funambule de la finance avait pratiqué l’art de la cavalerie, versant à ses clients les plus anciens de généreux dividendes qu’il puisait dans les fonds frais que ses nouveaux clients lui apportaient. Vint cependant le jour où la corde raide sur laquelle il évoluait se rompit, quand son subterfuge fut découvert. Rony, jusque-là persuadé qu’il vivrait à tout jamais en rentier aisé, se rendit alors compte qu’il ne pouvait plus compter sur aucune rentrée.

Comme si cela ne suffisait pas, peu de temps après, arguant d’une prétendue liaison qu’il aurait avec sa cousine Gaby de qui il s’était il est vrai rapproché lorsque l’infortune l’avait frappé (honni soit, cependant, qui mal y pense), sa femme Clara, dont la chanson favorite était Diamonds Are A Girl’s Best Friend et qui lui avait mis le grappin dessus un an à peine auparavant, le mit à la porte de leur appartement de cinq cents mètres carrés (cinq cents mètres carrés, sans compter l’immense terrasse donnant sur la mer) situé au dernier étage d’un bel immeuble du quartier le plus huppé de Beyrouth. Puis, oubliant un peu trop vite l’amant attitré qu’elle traînait désormais derrière elle dans tous les dîners, elle entama une procédure de divorce, l’assignant devant les tribunaux ecclésiastiques en lui faisant endosser tous les torts. Rony aurait pu se défendre, se battre bec et ongles contre une mauvaise foi aussi évidente, mais il était d’un naturel doux, léthargique même, et il avait en outre la confrontation en horreur. Il se résigna donc, prit tout sur lui, et sortit de cet épisode allégé de son appartement, et totalement démuni.

Tournant ainsi une page de sa vie, un autre que lui en aurait sans doute profité pour mieux rebondir. Mais toutes ces épreuves avaient brisé le peu de ressort que Rony avait eu. Il se contenta donc d’aller se réfugier chez Gaby, partageant avec elle un espace guère plus grand que son ancienne salle de bains. Se trouvant par ailleurs dans l’incapacité, faute de moyens, de s’oublier dans les plaisirs et les distractions comme par le passé, il s’immergea dans la contemplation, cherchant dans la lecture, non quelque solution, mais un écho universel à son cas particulier qui expliquerait ce qui lui arrivait et le conforterait dans sa décision de ne rien faire pour tenter de s’en tirer.

Cependant, un jour qu’il lisait distraitement une nouvelle de Tchekhov dont le titre, Ma vie, l’avait interpellé, il tomba sur un passage où le narrateur s’entend dire par la femme aimée : « Vous avez dit vous-même plus d’une fois que chacun doit gagner son pain de ses propres mains, or vous gagnez de l’argent, non du pain. Pourquoi ne pas vous en tenir à la lettre de vos paroles ? Il faut littéralement gagner son pain, c’est-à-dire labourer, semer, faucher… »

Ces mots lancés à la légère par une jeune bourgeoise russe du XIXe siècle cherchant un but à son existence furent pour lui une vraie révélation. Il n’était pas alors, comme Archimède, dans sa baignoire (la salle de bains de Gaby était bien trop exiguë pour en accueillir une), mais il n’en sursauta pas moins en s’écriant : Eurêka ! « Eurêka, s’écria-t-il donc en sautant de joie, Eurêka, j’ai trouvé ma voie ! » Il eut alors tôt fait d’interpréter comme un signe du destin le titre de cette nouvelle sur laquelle il était fortuitement tombé et se laissa illico submerger par la vision idyllique du petit village de montagne où sa vieille nounou coulait désormais des jours tranquilles. Il se voyait déjà y habitant, loin de la fureur du monde et de la puissance corruptrice de l’argent, et vivant – au sens propre comme au sens figuré – du seul fruit de son labeur.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Comme tous ceux qui peinent à se laisser porter par la vie, Rony se laissait en effet d’autant plus aisément emporter par les idées. Sans perdre une minute, sans même attendre d’être arrivé au bout de la nouvelle qu’il lisait (mal lui en prit, car il aurait changé d’avis), il grimpa dans sa voiture et, prenant la direction de la montagne surplombant Batroun, il se rendit dans le village en question. Là, il trouva une petite maison en pierre assortie de son lopin de terre, mise en vente par un villageois qui avait obtenu, en ville, une sinécure de fonctionnaire, et laissé pousser l’ongle de son auriculaire pour montrer qu’il n’avait plus à travailler de ses mains. Puis, de retour dans la capitale, il vendit son cabriolet BMW (la seule chose que son ex-femme n’avait pas réussi à lui ôter), s’acheta une camionnette, commanda à son libraire une dizaine d’ouvrages sur l’art du potager et le parfait verger, et réussit, par son enthousiasme contagieux, à persuader Gaby de partager avec lui (en tout bien tout honneur, évidemment) la vie paradisiaque qui, il en était convaincu, l’attendait.

Hélas, cette sublimation de la Nature et de ses bienfaits ne résista pas longtemps à l’épreuve des réalités. Sa propre nature velléitaire ayant vite repris le dessus, bientôt notre héros en eut assez de bêcher et de retourner la terre rocailleuse qu’il avait trop précipitamment achetée, et de défendre ses légumes et ses jeunes arbres fruitiers contre les incursions ravageuses des chèvres du voisin, qui, ayant pris l’habitude, du temps où les lieux étaient à l’abandon, d’escalader le muret pour tout tondre et tout raser, s’invitaient chez lui à chaque fois que l’envie et l’appétit les en prenaient.

Vint donc le jour où Rony baissa les bras. Mais que faire, à présent ? D’autant que ses maigres économies avaient fondu. La réponse lui vint finalement de là où il l’attendait le moins : non de Tchekhov, cette fois, pas même de Gibran Khalil Gibran, mais des caprins du voisin, justement. Pourquoi s’entêter à vouloir se faire paysan ? se dit-il en effet en les regardant un jour faire leur Attila dans son potager. Et pourquoi pas berger ? Or comme il avait, on le comprend aisément, du ressentiment envers les caprins, il opta pour des ovins.

Aussitôt dit aussitôt fait. Le lendemain, emportant toute sa fortune, il dévala la montagne à bord de sa camionnette et se rendit à Batroun où il fit l’acquisition, auprès d’un marchand de bestiaux futé qui, ayant noté ses manières de citadin et son accent beyrouthin, avait vite doublé ses prix, d’une brebis en âge de faire des petits.

De retour chez lui, lorsqu’il eut terminé de compter devant Gaby les agneaux que cette brebis lui ferait, elle le ramena froidement aux réalités : en l’absence du Saint-Esprit, lui rappela-t-elle en effet, il fallait être deux pour faire des petits. Emporté par son enthousiasme – et influencé sans doute aussi par la vie chaste qu’il menait désormais –, Rony n’y avait pas du tout pensé. Il voyait bien à présent que sa cousine avait raison, mais, n’ayant plus les moyens de s’offrir un bélier, il ne voyait pas la solution.

La solution, ce fut sa vieille nounou qui la lui souffla. Il y avait, lui dit-elle, chez un éleveur de moutons de l’autre côté de la montagne, un mâle dont la réputation n’était plus à faire : Rony n’avait qu’à lui amener sa brebis.

Aussitôt dit aussitôt fait. Le jour d’après, il embarquait sa brebis dans la camionnette et parcourait avec elle la trentaine de kilomètres de routes en lacets jusqu’à ce fameux bélier.
« Soixante-quinze mille livres pour une saillie ! s’offusqua-t-il néanmoins lorsqu’on lui eut annoncé le prix.
– On vous a sûrement dit, lui rétorqua l’éleveur, que mon bélier est le meilleur de la région. Son pedigree est aussi long que son… que son…
– Ça va, j’ai compris, l’interrompit Rony en lui payant son prix.
– Allez la voir demain matin, lui dit l’autre une fois que le bélier et la brebis eurent fait affaire. Si vous la voyez couchée, c’est qu’elle est grosse. Si vous la voyez sur ses pattes, il faudra me la ramener. Enfin, la ramener au bélier…
– Et vous repayer soixante-quinze mille livres ? »
Rony était outré.
« Après la première saillie, je n’en demande que trente mille. Et dites-vous bien que si ça ne marche pas dès la première fois, ce ne peut être la faute de mon bélier qui, comme vous le savez, est…
– Ça va, j’ai compris », coupa Rony en rembarquant sa brebis.

Le lendemain, s’étant – une fois n’est pas coutume – réveillé à l’aube, il courut dehors. Quelle ne fut cependant sa déception quand il vit sa brebis sur pied, broutant l’herbe rare comme si de rien n’était. Agacé, il la fit monter dans la camionnette et la ramena chez l’éleveur qui lui factura, comme prévu, trente mille livres supplémentaires. Mais le matin d’après, lorsqu’il s’en fut la voir d’un pas hésitant et le cœur battant, elle n’était pas plus couchée que si elle n’avait jamais approché le bélier. L’insouciante gambadait même ! Furieux, Rony la rembarqua dans sa camionnette et la ramena chez l’éleveur, en qui il voyait maintenant un ignoble souteneur. Là, ayant déboursé trente mille autres livres, il insista pour que, cette fois, le bélier, en qui il voyait à présent un affreux prostitué, prenne tout son temps, la saillant à plusieurs reprises, la labourant s’il le fallait jusqu’à ce que mort s’ensuive, car il en avait plus qu’assez !

Aussitôt dit aussitôt fait. Deux heures plus tard, il put repartir chez lui le cœur aussi plein d’espoir que sa brebis l’était du bélier. Il passa néanmoins une bien mauvaise nuit, se tournant et retournant dans son lit avec force soupirs, empêchant Gaby de dormir. À l’aube, voyant qu’il avait les nerfs à bout, celle-ci lui proposa de rester tranquillement couché : elle irait elle-même voir ce qu’il en était.
« Alors, lui demanda-t-il, angoissé, lorsqu’elle revint. Est-elle enfin grosse, cette satanée brebis ?
– Grosse ou pas, je ne sais, lui répondit platement Gaby. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’elle t’attend déjà dans la camionnette. »


F I N
© Percy Kemp 2012
 
 
Illustration de Mansour el Habre ©
Le marchand de bestiaux futé qui, ayant noté ses manières de citadin et son accent beyrouthin, avait vite doublé ses prix.
 
2014-07 / NUMÉRO 97