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Savoir sans penser !


Par Antoine Messarra
2018 - 10
Un phénomène d’une ampleur sans précédent se répand aujourd’hui dans le monde et dans des milieux dits académiques, culturels et intellectuels : savoir sans penser !

Une personne avale des informations et messages de tous bords de son téléphone portable. Un enfant auquel vous posez une question ouvre, à l’instant même, son portable ou son ordinateur et vous claque la réponse. Un conférencier présente soi-disant une communication sur un problème épineux avec tout le vocabulaire rabâché et les opinions en vogue sans que vous sentiez un questionnement, un apport personnel, une implication au moyen d’une ré-flexion (sic), ou même réaction d’une source autre que celle puisée de la poubelle des opinions.

Un thésard, formaté par des guides de méthodologie d’une scientificité exclusivement technique, vous présente une masse de données descriptives et analytiques, tout un savoir stérile, sans une seule innovation, une seule idée féconde. Le cadre dit théorique devient pour lui encadrement théorique en partant d’un savoir consacré. Or il n’y a pas de savoir parfaitement consacré. Toute recherche nouvelle, autre que documentaire, part du fait : « Je ne sais pas ! »

* * *
Est-ce qu’on ne pense plus ? Penser, au sens étymologique latin (pensare), c’est peser. L’impact de programmes amusants : « Questions pour un champion » s’est étendu à presque toute la vie dite intellectuelle et culturelle, et aussi dans les plus hauts milieux professionnels, même ceux du droit et de la justice où il faut surtout mûrir, non pour rendre justice, mais pour que la justice soit effectivement rendue.

Vous posez une question à celui que vous supposez qu’il écoute, il vous lance une réponse immédiate, avec certitude, et peut-être même avec mépris à votre égard, du fait d’après lui que la réponse existe toute prête, parfaitement prête pour la consommation et déjà digérée.

Nous sommes à des années-lumière de Socrate qui n’a pas du fast food intellectuel, ni des réponses prêtes à consommer, mais des questions, toujours un questionnement dubitatif, partout, toujours, en tout. Bien loin aussi de Montaigne dans ses Essais qui compare ceux qui débitent un savoir servilement appris à un vomissement, à l’opposé, dit-il, des « abeilles qui prennent le pollen de partout et en font du miel qui est tout leur ». Bien loin à des années-lumière de Kant qui dit : « Aie le courage de te servir de ton propre entendement. »

Le vomissement intellectuel dans des séminaires, des discours répétitifs, des mémoires et thèses insipides et des palabres politiques, dépersonnalise à la fois l’enfant et l’adulte soi-disant mûr et réfléchi. André Gide, analysant l’œuvre de Montaigne, dit : « Une personnalité, je dirai même une impersonnalité facticement et laborieusement construite, il n’y a rien à quoi Montaigne répugne davantage. »

Bien loin aussi de toute la vie et l’œuvre de Paul Valéry, centrées sur la pensée. « Il n’y a pas, dit-il, un art de penser, mais de repenser, de reprendre sa pensée. »

* * *
Le danger du savoir sans penser ? L’avènement massif dans la mondialisation d’aujourd’hui, et surtout en politique, des manipulateurs, le laminage de la démocratie, et l’avènement du populisme qui succède désormais aux idéologies lourdement argumentées d’autrefois. La démocratie est fondée d’après les pères fondateurs sur une citoyenneté informée, clairvoyante, lucide. 

Autre danger : la transformation des religions et, au Liban, de refoulements communautaires, en stratégie de mobilisation et d’hégémonie nationale et régionale. Si Jésus parlait en paraboles, ce n’est pas seulement pour être simple, mais pour transmettre un message nouveau à des gens programmés et formatés par des pharisiens et docteurs de la loi, pour qu’ils pensent par eux-mêmes et autrement. En islam, nous sommes à des années-lumière du « tafâkur » (exercer sa pensée) qui figure plus de dix fois dans le Coran. 

* * *

Le grand péché, le tragique d’Adam et d’Ève, qu’il faudra désormais appréhender à la lumière de la mondialisation d’aujourd’hui : ils ont voulu savoir sans penser ! Penser à quoi ? À l’intérêt, la responsabilité, le bienfait, l’épanouissement personnel, les conséquences du savoir, son utilité pour soi et pour autrui… Adam et Ève voulaient peut-être d’abord s’amuser, satisfaire une curiosité…, mais aujourd’hui cela va bien plus loin : les barbares aujourd’hui sont savants !

Qui pense aujourd’hui ? Heureusement qu’il y a quelques philosophes marginaux, des journalistes en chômage ou qui risquent de perdre leur emploi avec l’extension d’une information qui n’est plus de l’information. Heureusement qu’il y a encore quelques professeurs socratiques accoucheurs d’idées. Heureusement surtout qu’il y a encore de la littérature qui sonde les profondeurs de l’être, de la conscience et de la vie.

* * *
Que faire ? Tout commence à l’école et à l’université, sous condition d’avoir conscience des dangers de savoir sans penser. Danger non seulement pour la personnalité de chacun et la qualité de la recherche, mais surtout pour la qualité de l’enseignement et l’avenir des démocraties, désormais laminées et menacées par le populisme.
 
 
D.R.
« Inflation médiatique, réseaux sociaux, académisme à la mode… et la littérature aujourd’hui. »
 
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