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2019-04 / NUMÉRO 154   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le syndrome de Stockholm par la bande


Par Oliver Rohe
2019 - 02

Un fugitif entre dans une banque du centre de Stockholm, tire un coup en l’air et retient en otage quatre employés de l’établissement : trois femmes – deux jeunes vingtenaires, Elisabeth et Kristin, une mère de famille, Birgitta, d’une trentaine d’années – et un jeune homme, Sven, découvert le lendemain dans une réserve. Armé d’un fusil d’assaut qu’il surnomme « mon avocat » et d’un sac rempli d’explosifs, le braqueur déguisé porte une perruque et des lunettes ; il singe l’accent américain ; sa dégaine générale le fait d’abord passer, de l’avis de Birgitta, pour un « terroriste arabe ». Jan-Erik Olsson impose à la police qu’un ancien camarade de prison, Clark, soit libéré de sa cellule et escorté jusqu’à la banque, afin qu’il lui serve de second, de lieutenant. La Suède est alors en pleine période électorale, ses hommes politiques, autrement dit, plus enclins que d’ordinaire au langage de la fermeté. Olsson exige des autorités une grosse somme d’argent (en vieux billets, intraçables) et une voiture pour s’enfuir en compagnie des otages, son échappée devant plus tard le conduire, selon certains, jusqu’au Liban. En attendant de se faire la malle, il piège l’entrée du coffre-fort où il s’est retranché avec son complice et les quatre employés. Il se fait livrer des repas, des bières et un briquet – pour la mèche des explosifs. Il passe un coup de fil au premier ministre de l’époque pour renouveler ses menaces d’exécution des otages si jamais ses demandes n’étaient pas exaucées. La police, pour sa part, joue la montre, mène une guerre d’usure en préparant son assaut. 

Avec une acuité de regard et une finesse redoutables, Daniel Lang décrit dans ce long reportage le déroulement de la prise d’otage d’après le témoignage de ses protagonistes principaux. Ravisseurs, victimes, commissaires et officiers de police, médecins, politiques. Surtout : par une attention aux détails d’apparence les plus anecdotiques, Lang décrit les états affectifs des uns et des autres, les différentes défenses psychiques que chacun déploie pour supporter la pression de la séquestration (l’une s’inquiète pour ses enfants et pour leur alimentation, une autre regrette de manquer la fête de l’écrevisse à laquelle elle aurait dû assister, une autre pense à ses parents dont elle s’était justement éloignée ; Olsson oscille entre fanfaronnades et insécurité ; Clark se montre calme et à l’écoute, etc.). 

Mais ce qui fascine le plus dans le récit de Daniel Lang, c’est bien sûr le lien extraordinaire unissant ces six personnes exposées ensemble au risque de la mort. Tout geste d’humanité élémentaire des ravisseurs est perçu par leurs victimes comme une largesse, un signe de bonté et d’empathie ; il renforce la cohésion du groupe et suscite en retour le désir d’obéissance et l’amitié des otages – amitié qui va jusqu’à l’acceptation de caresses sexuelles. L’hostilité que les victimes conçoivent légitimement de leur détresse se déplace vers le dehors, vers les stratégies de la police, au lieu de viser les responsables directs de leur situation, c’est-à-dire Olsson et Clark. Ce phénomène, désigné depuis cette affaire de 1973 de syndrome de Stockholm, n’est toutefois pas à sens unique. La fréquentation prolongée des otages empêche le ravisseur en chef d’accomplir l’acte meurtrier que son projet exige ; son évasion aurait en effet réussi si, pour forcer la police à obtempérer, il avait exécuté un des employés de la banque.

Il existe une sorte de compromis tacite aux sources de cette communauté assiégée du coffre-fort, une duperie mutuelle, une déréalisation à laquelle tous doivent leur survie : les ravisseurs n’étant pas des bourreaux aux yeux de leurs victimes, les otages n’étant pas des moyens d’évasion aux yeux leurs ravisseurs. Cette expérience sociale extrême se reconnaît sous des figures et avec des intensités variables dans la relation que chacun entretient avec le pouvoir.

 
 BIBLIOGRAPHIE 

Stockholm 73 de Daniel Lang, éditions Allia, 2019, 112 p.

 
 
 
Lang décrit le déroulement de la prise d’otage d’après le témoignage de ses protagonistes principaux.
 
2019-04 / NUMÉRO 154