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Portrait
Charles Bukowski, l’inédit


Par Jabbour Douaihy
2018 - 01
Certains auteurs semblent bien partis pour alimenter les réseaux sociaux de nos jours en citations brèves interpellant le monde. Il en est ainsi des passages vrais ou fake empruntés à Jalaleddine Roumi ou à Paolo Coelho pour les amateurs de spiritualité. Charles Bukowski – dont les titres des recueils ou nouvelles sont autant de slogans bons à affiche – est celui qui ressource les marginaux ou ceux qui se positionnent contre le culturellement correct dans cette mondialisation qui en laisse beaucoup au bord de la route… Un peu comme Che Guevara récupéré par toutes sortes de révolutionnaires en pantoufles, celui qu’il faudrait appeler après Jack Kerouac (l’autre vraie icône de la beat generation) le « clochard céleste », fait aussi le régal des intellectuels en rupture de ban. Mais si dans la généalogie des « poètes maudits », François Villon a chuté dans le crime et la pauvreté, et si Arthur Rimbaud a délibérément choisi l’encrapulement auquel il n’était pas destiné, Charles Bukowski semble être né en quelque sorte dans cette misère morale et matérielle qu’il a passé sa vie à en faire entendre le murmure et le chahut soit dans sa prose soit dans sa poésie.

Avec un père violent qui le battait jusqu’à sa seizième année, lui et sa mère, et dont il ne s’émancipera que le jour où il lui rendra les coups, sans manquer pourtant de l’imiter parfois dans ses rapports avec les femmes, Bukowski prendra conscience très tôt du pouvoir des mots de même qu’il découvrira, adolescent, l’alcool dans la cave du père d’un ami. Sa vie sera ainsi rythmée par l’ivresse et l’écriture. Les téléspectateurs français suivront en 1978, sidérés, ce poète américain qui boit trois bouteilles de vin blanc au goulot sur le plateau d’Apostrophes de Bernard Pivot, avant d’être refoulé de force en dehors des locaux de la télévision.

Né en Allemagne en 1920 et établi définitivement trois ans plus tard aux États-Unis (surtout à Los Angeles), loti d'un physique peu avantageux et couvert de pustules qui ravagent son corps, l’exclusion sociale sera son territoire. Il finira par en faire son thème de prédilection et façonnera son personnage public – et surtout littéraire – en conséquence de cette délinquance urbaine. Il choisira l’errance, fera des études, pratiquera des dizaines de petits boulots, travaillera comme postier et en racontera l’aventure, s’adonnera aux paris hippiques, pensera à se suicider, couchera dans des hôtels miteux et sombrera dans l’alcool, fréquentera les femmes faciles avec lesquelles sa relation est toujours restée chaotique. Longtemps sa vie quotidienne sera partagée entre les bars qui servent de la mauvaise bière et la bibliothèque municipale où il découvrira Dostoïevski, Céline (avec lequel il partage sans doute la hantise du « style » : « Mais Céline, il m’a donné honte du pauvre écrivain que je suis, j’ai eu envie de tout jeter par la fenêtre »), Camus et surtout Fante qui le séduira beaucoup : « John Fante allait toute ma vie m'influencer dans mon travail. »

Bientôt, entre beuveries et obsessions sexuelles, l’écriture devient pour lui une nécessité, une planche de salut. Dans une lettre au même John Fante, il exprime son désespoir face au manque d’inspiration : « Lorsque les mots ne sortent pas, j’oublie comment on rit et quand je regarde dans le miroir, je vois un homme très méchant, petits yeux, visage jaune – je suis une figue desséchée, inutile, ratatinée. Je veux dire quand l’écriture fout le camp, qu’y a-t-il, que reste-t-il ? ». Dans ses textes, il se raconte d’une manière ou d’une autre avec tout le cynisme et la laideur du monde où il s’est engouffré. Il finira pourtant au début des années soixante par émerger de cet underground dont il est le chantre pour faire entendre parler de lui et fréquenter certains cercles littéraires. En quelques années paraît l’essentiel de son œuvre narrative comme Journal d’un vieux dégueulasse (1969), fait de nouvelles et de chroniques, Le Postier (roman, 1971), Contes de la folie ordinaire (1972) et Women, son histoire trouble avec les femmes en 1977. Il publie ses poèmes dans les plus grandes revues, vivra de ses rentrées littéraires et mourra en 1994 après avoir connu la gloire des deux côtés de l’Atlantique. 

Si c’est par l’écriture qu’il a réglé son compte avec le destin, c’est précisément son rapport avec cette écriture, avec les éditeurs et les revues de poésie qui est développé dans un livre inédit, Sur l’écriture, qui vient de paraître en français aux éditions Au Diable Vauvert. Loin d’être l’art poétique posthume d’un auteur « dégueulasse », ce recueil renferme surtout des lettres aux éditeurs et aux amis, à Henry Miller ou Paloma Picasso, avec le même esprit rebelle et le verbe cru. Ça commence ainsi, à Caresse Crosby, éditrice : « À l’époque où vous m’avez écrit pour me dire que vous acceptiez une de mes nouvelles, je travaillais dans une fabrique de cadres et je buvais comme un trou. Vous disiez que mes nouvelles étaient “curieuses et profondes”. Depuis j’ai perdu mon job. » Ainsi, on est surtout renseignés sur son mépris royal pour le monde de l’édition, sur son amour propre concernant la réception de ses écrits et qui pointe derrière une indifférence trop affichée (« Renvoyez ceux que vous ne pouvez pas utiliser, ou la totale, les refus sont les bagages de l’âme. Mon âme est une mule maintenant », écrit-il à Paloma Picasso). Il se plaint que tout le monde écrit (« Tu appelles un plombier. Il viendra chez toi avec son serre-tube dans une main, son déboucheur dans l’autre et un petit livret de ses madrigaux choisis rangé dans la poche arrière près de son trou du cul »), Silvia Bizio lui vole ses droits d’auteurs : « J’aime pas les Italiens, ils sont sournois… ». Pas de nuance : il porte aux nues les auteurs qui libèrent leur parole et exècre tels autres, prisonniers de l’académisme.

On boit beaucoup et on baise beaucoup dans la correspondance de Bukowski tout comme dans le reste de son œuvre, mais des fois, certains fragments de lettres passent avec une puissance vertigineuse comme cette tirade dans une longue missive adressée à Henry Miller en août 1965 : « Chopin repose six pieds sous terre et ils tirent des coups de feu depuis les toits et je suis assis en enfer dans une cuisine sale et bruyante, écrivant à Henry Miller, une autre bière, une autre bière. Je n’arrêterai pas d’écrire même s’ils m’envoient une chorale de putains pour distribuer des coups de pied dans mes globes oculaires pendant qu’un sextuor de batteurs efféminés tambourine un air de La Havane à faire se tortiller mon dieu sur des bongos. »

Sacré Hank, pour les intimes !


BIBLIOGRAPHIE
Sur l’écriture de Charles Bukowski, traduit de l’anglais par Raymond Monnery, éditions Au Diable Vauvert, 2017, 320 p.
 
 
« Quand l’écriture fout le camp, qu’y a-t-il, que reste-t-il ? » « Lorsque les mots ne sortent pas, j’oublie comment on rit et quand je regarde dans le miroir, je vois un homme très méchant, petits yeux, visage jaune. »
 
2018-06 / NUMÉRO 144