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2017-08 / NUMÉRO 134   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Portrait
Fawziya Shuwaish al-Salem, libre écrivaine du Koweït


Par Katia Ghosn
2017 - 08
Figure renommée de la littérature koweitienne, Fawziya Shuwaish al-Salem prend son envol en dehors de l’institution littéraire dominante. Après une longue carrière dans le design artistique, elle se consacre à l’écriture. À la fois poète, dramaturge et romancière, elle tient également une rubrique culturelle régulière dans le quotidien koweitien al-Jarida. Ses romans s’attèlent à des thématiques variées en rapport avec la réalité sociale de la péninsule arabique. Al-Chams madbuha wal laylu mahbus (Le Soleil égorgé et la lune en prison) aborde la question du mariage forcé des mineures ainsi que celle des différences entre les bédouines et les citadines. Al-nawakhida (Les Capitaines de bord) traite le sujet de l’esclavage dans les pays du Golfe. Salalim al-nahar (Les Échelles du jour) fut interdit pour avoir abordé des sujets tabous comme la sexualité et la question des apatrides (al-budun). Son dernier roman, Al-Jamilat al-thalath (Les Trois beautés, Dar al-ʻAyn, 2017), questionne l’identité, fragmentée à travers les pérégrinations des protagonistes entre les lieux (Turquie, Égypte, Syrie, Koweït, Arabie saoudite) et le temps (de la fin de l’Empire ottoman jusqu’à aujourd’hui) ; en parallèle à la quête de soi de la jeune Tanay ‘Uthman, le roman scrute l’histoire de la région à la lumière des crises politiques profondes qui l’ont secouée. Ses écrits abondent en références à la littérature arabe et étrangère. Mais lorsqu’on l’interroge sur les auteurs l’ayant particulièrement influencée, F. Shuwaish al-Salem évoque l’image de l’abeille incapable de distinguer toutes les fleurs qui l’ont nourrie. 

Comment en êtes-vous venue à la création littéraire ?

J’ai abandonné ma voie d’artiste peintre pour me consacrer à ma vie d’épouse et de mère. Le décès brusque de mon mari avec qui j’entretenais une relation passionnelle et fusionnelle, m’avait laissée complètement désemparée. Sous l’effet du choc et d’une tristesse profonde, ma vocation artistique longuement refoulée resurgit de façon incontrôlable sous forme de mots qui descendaient sur moi comme la pluie, sans aucun effort de ma part. Ensuite, un de mes poèmes fut transposé au théâtre par le réalisateur égyptien ‘Awni Karrumi. C’est ainsi que je suis devenue dramaturge. J’avais fondé, en parallèle, ma propre société de design qui m’avait occupée pendant plus d’une dizaine d’années jusqu’à ce que je décide de me dédier entièrement à la littérature. 

Votre dernier roman parle de l’identité plurielle. En avez-vous souffert vous-même ?

La question de l’identité m’obsède. Mon père est koweïtien et ma mère russe du Caucase. Ma grand-mère paternelle est turque d’Istanbul. Mon grand-père paternel est arabe originaire du village de Ḥa’il au nord de l’Arabie saoudite. Ma belle-mère est libanaise. Ces liens multiples font de moi, au Koweït, une badaliyya, c’est-à-dire de race hybride. Le Koweït est depuis 400 ans un pays d’émigration ; il compte deux millions d’étrangers contre un million d’autochtones. La société a été formée par des vagues d’émigration venues de la péninsule arabique, de l’Irak, d’Iran et plus récemment d’autres pays arabes comme la Syrie, la Palestine et la Jordanie. Dans une société cloisonnée et fondée sur les stratifications sociales, mon parler trahissait mes origines. Le repli communautariste est un réflexe de protection et un moyen de conserver les richesses au sein des tribus.

La langue est pour vous la gardienne de l’identité.

La langue entretient avec l’identité un lien indélébile. Je ne me souviens pas de mes premières années d’enfance jusqu’à l’âge de six ans. Après le décès de ma mère, mon père ne nous parlait plus en turc et s’est coupé de tout ce qui lui rappelait le passé. Cette période s’est effacée de ma mémoire car il n’y avait plus personne pour me la raconter. Quand la langue disparaît, l’identité meurt. L’existence de la censure est, par ailleurs, la preuve de la puissance de la parole. Sur un autre plan, la langue est liée à notre système sensoriel, commun à l’auteur et aux lecteurs, ce qui provoque l’empathie et le partage des émotions, y compris esthétiques.

Quelles difficultés avez-vous rencontré en tant que femme écrivaine ?

J’ai été mal reçue par mes homologues pour deux raisons, qui sont sans rapport avec la question du genre. La première relève de mon écriture singulière qui mêle poésie, montage théâtral, collage, écriture automatique, autant de traits considérés comme avant-gardistes au début des années 80. La différence dans l’approche narratologique s’est transformée en une non-reconnaissance. La seconde raison est mon refus d’être prise sous la tutelle d’un « maître ». Je me suis forgée en dehors de l’institution culturelle officielle qui ne m’accorde pas son soutien. 

Pourquoi avez-vous privilégié l’écriture romanesque ?

Je ne me suis pas retrouvée dans la poésie car j’avais le sentiment de n’en être pas l’auteure. Les vers jaillissaient inconsciemment, à mon insu, dans un déferlement spontané. L’état poétique advenait comme une illumination ou un ravissement, alors qu’écrire un roman appelle, chez moi, une construction plus lente, plus laborieuse, maîtrisée de bout en bout. L’expérience de la mort a déclenché le processus créatif, devenu une quête de soi. Je suis passée directement de la maison familiale au foyer conjugal. La question de connaître qui je suis s’est posée brusquement lorsque je me suis retrouvée seule en face de moi-même. L’écriture romanesque est la forme la plus adaptée à mes questionnements. 

Comment se présente le paysage culturel aujourd’hui au Koweït ?

Le Koweït s’investit pleinement sur le plan culturel, particulièrement depuis ces deux dernières années, en raison d’une volonté politique d’ouverture. Cette inflexion a débuté suite à la victoire des frères musulmans en Égypte et à la prise de conscience du danger que représente l’obscurantisme religieux dans la montée des violences. Le gouvernement est convaincu que la diffusion des arts et des lettres contribuera à l’éveil des esprits et constitue un moyen de lutte contre l’extrémisme. D’où l’ouverture d’un opéra, d’un musée des arts islamiques, de centres culturels, de théâtres, de cinémas…Certains centres d’éducation artistique accueillent les enfants dès leur plus jeune âge. Dans Al-Jamilat al-thalath, Tunay ‘Uthman, le jour où elle comprend que la prise de conscience est le début de l’émancipation, dit : « Depuis ce moment, je ne serai plus jamais ce que je fus. » Puisse un tel réveil advenir !

Qu’en est-il, plus particulièrement, de la littérature ?

Au Koweït, comme partout dans le monde arabe, les nouvelles plumes se multiplient. Je ne m’inquiète pas pour la bonne santé de la littérature. La langue arabe est plus que jamais vivante, c’est plutôt l’homme arabe qui est aujourd’hui à l’agonie. 


BIBLIOGRAPHIE
 
Al-Jamilat al-thalath (Les Trois beautés) de Fawziya Shuwaish al-Salim, Dar al-ʻAyn, 2017, 324 p.
 
 
D.R.
« Je me suis forgée en dehors de l’institution culturelle officielle. » « La langue entretient avec l’identité un lien indélébile. » « La langue arabe est plus que jamais vivante, c’est plutôt l’homme arabe qui est aujourd’hui à l’agonie.  »
 
2017-08 / NUMÉRO 134