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2017-09 / NUMÉRO 135   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Portrait
Hassan Daoud : voyager, désirer et vieillir


Par Tarek Abi Samra
2017 - 07
À prendre ses narrateurs comme des modèles, tous des êtres souffrant d’une solitude effroyable ainsi que d’une incapacité à communiquer avec autrui, l’on serait bien surpris de découvrir en la personne du romancier Hassan Daoud un homme jovial qui aime plaisanter et faire rire. Né en 1950 et considéré comme l’un des grands écrivains libanais contemporains, Daoud vient de publier son onzième roman Fi athar ghayma (Sur la trace d’un nuage), récit d’une croisière sur le Nil. Salem, poète et journaliste à la retraite ayant dépassé la soixantaine et qui espère trouver sur le bateau un calme propice à l’écriture et à la lecture, est le seul célibataire parmi les nombreux couples de touristes à bord. Mais au lieu de passer des vacances paisibles et productives, il sera confronté à son propre vieillissement, à cette image de vieil homme qu’il ne reconnaît pas et que lui reflètent les regards légèrement inquisiteurs – ou que lui-même imagine comme tels – des autres passagers constamment surpris de voir ce sexagénaire tout seul, sans femme. Et c’est ici que Lama, une jeune guide touristique travaillant sur le bateau, vient lui compliquer la vie en paraissant s’intéresser à lui : Salem est intimidé, déboussolé ; il ne sait s’il interprète correctement les signes qu’il observe, il ne sait même pas s’il désire Lama ou non. La seule chose dont il est sûr, c’est que ce jeu de la séduction, il l’a désappris depuis bien longtemps. 

Salem, le narrateur du roman, est un homme extrêmement passif et velléitaire. Il ne fait quasiment rien durant toute cette croisière – pas même lire ou écrire. Se contentant de subir les événements, il est dans un état d’hésitation perpétuelle ; même la réalité de son désir envers Lama lui est douteuse. Il ignore s’il veut effectivement ce qu’il croit vouloir. Peut-on dire que ce manque au niveau du désir le fait renoncer à son rôle de « héros » romanesque ?

Le roman traite précisément de cela, de ce désir hésitant (ou demi-désir) d’un homme vieillissant. Je me suis souvent dit que pour l’écrivain ayant atteint un certain âge – celui de Salem –, le vieillissement est la question primordiale à explorer. Tu te retrouves ahuri par l’amplitude des changements qui affectent ton corps, ton existence, ta perception de toi-même. Salem est arrivé à cette période de la vie où le désir demeure et toute audace se perd. Il espère vaguement coucher avec Lama, mais ne prend nulle initiative et attend qu’elle fasse tout elle-même. Dans sa cabine à lui, il pense : Ah ! si elle venait et ouvrait la porte… Et quand elle ouvre réellement cette porte, il devient évident que Salem ne veut que tourner autour des confins de la relation sexuelle sans vraiment s’y aventurer plus loin. C’est ce genre de désir que j’imagine ou ressens parfois être celui des personnes vieillissantes. D’ailleurs, dans la plupart de mes livres, mes personnages s’arrêtent toujours avant le coït, ils ne franchissent pas ce seuil et se cantonnent dans le domaine du fantasme ; ils craignent d’être soumis à l’épreuve que requiert l’accomplissement du désir. J’ai cette inclination constante d’écrire sur des personnes abîmées, atteintes d’une sorte d’infirmité qui les empêche de poursuivre leurs actions, que ce soit sur le plan sexuel ou autre. L’infirmité peut être le vieillissement, mais aussi la malformation congénitale de ce jeune homme aux bras excessivement courts et à l’abdomen gonflé dans mon roman Le Chant du pingouin ; le coma et l’amnésie consécutive dans Un Maquillage léger pour cette nuit ; l’âge très avancé – plus de 90 ans – dans Des jours en trop ou le cancer dans Pas de chemin vers le paradis. 

Salem et la majorité des protagonistes de vos autres livres vivent dans une solitude terrible. Tout au long du monologue intérieur qui constitue chacun de vos romans, on ressent avec intensité leur inaptitude à communiquer avec autrui ou même à atteindre le monde extérieur situé en dehors de leurs pensées : ils sont irrévocablement emmurés en eux-mêmes. Cette solitude est-elle seulement celle d’individus particuliers sur lesquels vous avez choisi d’écrire, ou plutôt une condition que nous partageons tous en tant qu’êtres humains ?

Je me suis toujours demandé si l’écrivain qui dépeint la solitude avec un certain degré de succès est lui-même quelqu’un qui en souffre, ou si, au contraire, il est possible qu’il soit une personne ordinaire ou même un bon vivant. Moi par exemple, je suis quelqu’un de gai, voire un blagueur ; l’un de mes amis me dit que dans une soirée, je suis capable de faire éclater de rire tous les convives. Mais quand je me mets à écrire, je me retrouve dans un autre espace mental, éloigné de celui où je fais des plaisanteries ; et j’écris alors sur la solitude. Je pense que cela provient de mes lectures, de ma conception de ce qu’est la littérature, à savoir qu’elle s’occupe surtout de cette impasse qu’est la vie des êtres humains. Ils sont jetés ici-bas pour vivre piégés dans un dilemme, ils n’ont le choix ni du commencement ni de la fin de leur voyage et ils se dissimulent constamment derrière leurs rôles et leurs apparences, ne dévoilant jamais leur réalité intime qui, le plus souvent, est tragique. Lorsque tu traites de cela dans plus de dix romans, c’est comme si tu disais que les hommes sont nés pour souffrir. 

 
Si on réduit toute intrigue à sa forme la plus élémentaire, on pourrait la définir comme la tentative d’un personnage de surmonter certains obstacles afin d’atteindre l’objet qu’il désire (une femme qu’il aime, la gloire, l’argent, etc.). Dans votre roman, il semble que vous détruisiez la condition de possibilité de l’existence de l’intrigue en nous présentant un protagoniste privé de désir, ou dont le désir est très hésitant. Est-ce, de votre part, une volonté de jouer avec les règles du genre romanesque ?

J’appartiens à une génération d’écrivains qui, à un moment donné, ont décidé de rejeter tout le passé en bloc. Certains ont dénigré toute poésie versifiée, d’autres se sont fait un devoir de critiquer tout ce qui est tenu en grande estime, comme la figure de la mère, la patrie, etc. Quant à moi, j’ai toujours refusé d’écrire des romans qui soient divertissants, de fournir au lecteur des espaces qui lui soient familiers et dans lesquels il se sent à l’aise. Je suis conscient que mes œuvres sont d’un abord difficile, et cela me dérange, puisque moi aussi j’aime être diverti par ce que je lis. Je pense que cette difficulté provient du fait que dans mes romans, chaque parole, chaque geste, même le plus infime, est interprété et analysé minutieusement, ce qui interrompt le cours des événements et entrave la fluidité de la lecture. Mais je suis séduit par cette manière d’écrire, je suis incapable de m’en défaire. Chaque geste m’incite à lui chercher un sens ; les innombrables significations que nous émettons avec nos corps ne doivent pas passer inaperçues, car les hommes vivent dans leurs gestes, dans leurs mimiques, dans leurs postures, dans leurs regards, dans leurs silences plus qu’ils ne vivent dans leurs paroles qui, le plus souvent, sont soit hypocrites, mensongères, soit vides de sens. 

Dans vos romans, les lieux jouent un rôle crucial, mais ils sont en même temps vagues, sans contours bien définis et souvent sans nom. Ce paradoxe est accentué dans Sur la trace d’un nuage : le compartimentage du bateau détermine toutes les relations des personnages entre eux, mais le navire demeure pourtant un mirage, comme si on l’apercevait dans un rêve…

J’ai écrit ce roman sans jamais être monté à bord d’un bateau de croisière. Je désirais depuis longtemps faire un tel voyage, mais son ajournement continuel l’a transformé en sorte d’obsession ou de rêve. Au lieu de l’entreprendre, je l’ai donc imaginé dans mon roman ; d’ailleurs, j’ai peut-être mis quelque chose de moi dans le personnage de Salem, qui est un écrivain. J’ai ainsi créé le bateau avec ses compartiments, tout en laissant beaucoup de détails imprécis, sans cette lourdeur caractéristique des choses qui existent véritablement – et certains de ces détails se sont avérés inexacts lorsque je suis enfin parti en croisière après avoir publié ce livre. J’ai procédé de la même manière dans mes romans précédents : les lieux sont juste ébauchés et ne sont pas situés temporellement, mais ils demeurent néanmoins indissociables de la vie intérieure des personnages. Les descriptions minutieuses des lieux, que je retrouve chez beaucoup d’écrivains, ne me disent rien ; mes lieux à moi sont ceux du souvenir et de l’imagination.

Que signifie pour vous le voyage, ce non-lieu par excellence ? Pourquoi l’avoir choisi comme sujet de ce roman ? Est-ce pour mieux explorer le thème de la poursuite des rêves chimériques comme le suggère le titre ?

Avoir une relation amoureuse, qu’elle soit passagère ou durable, est l’espoir tapi au fond de tout projet de voyage. Beaucoup d’écrivains disent qu’ils aiment découvrir des contrées nouvelles, mais je ne pense pas qu’on voyage pour contempler des villes, des monuments ou des paysages naturels, mais pour s’ouvrir à cette possibilité d’être dans une nouvelle relation, pour raviver ce désir très profond de tomber amoureux. Mais c’est extrêmement improbable que ça se réalise après avoir dépassé la soixantaine. C’est quelque chose de déprimant. Ton image de toi-même, comment les autres te perçoivent et comment tu imagines qu’ils te perçoivent, tout cela change énormément, ça devient très compliqué, exténuant. L’espoir se perd, cet espoir qui est à l’origine de tout voyage. Tu n’oses plus prendre l’initiative. La vie t’offre de moins en moins d’opportunités. 




 
 
D.R.
« L’espoir se perd, cet espoir qui est à l’origine de tout voyage. Tu n’oses plus prendre l’initiative. La vie t’offre de moins en moins d’opportu-nités. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Fi athar ghayma (Sur la trace d’un nuage) de Hassan Daoud, Dar el-Saqi, 2017, 272 p.
 
2017-09 / NUMÉRO 135