FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2018-12 / NUMÉRO 150   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Portrait
Hanan el-Cheikh, soeur de Shéhérazade
La place qu’occupe Hanan el-Cheikh depuis près de 30 ans dans le paysage littéraire arabe et mondial, elle l’a conquise par son talent, sa façon très personnelle de regarder le monde et d’y mettre en scène des personnages d’une vérité brûlante, l’humour et la tranquillité avec lesquels elle affronte les tabous et une liberté de ton qui a parfois affolé la censure.

Par Georgia Makhlouf
2011 - 11
L'œuvre de Hanan el-Cheikh est traduite dans plus de vingt langues, ses romans ont été maintes fois sélectionnés comme des œuvres contemporaines majeures, elle a écrit pour le théâtre à diverses reprises et sa dernière œuvre est d’ailleurs une adaptation théâtrale des Mille et Une Nuits qui vient d’être jouée au Canada et au festival d’Édimbourg.

Elle a commencé à écrire très jeune, vers l’âge de dix ans. Elle se souvient que très petite, elle avait besoin de fixer ses souvenirs, de se donner des preuves tangibles que certaines choses importantes avaient vraiment existé et n’étaient pas le simple fruit de son imagination. Lorsqu’elle se rendait chez une tante qu’elle affectionnait tout particulièrement, elle déposait dans une cachette connue d’elle seule une allumette sous une pierre. Qui lui permettrait de vérifier, lors de son passage suivant, qu’elle était bien venue à cet endroit même auparavant.

Elle se souvient aussi d’une visite chez sa mère qui était, ce jour-là, à la montagne. Elle se souvient que pendant qu’elle prenait son bain, tout entière dans le plaisir de l’eau chaude sur sa peau et de la mousse de savon sur ses mains et sur son corps, la voix de sa mère lui parvint à travers la porte. Une voix incroyablement chaude et mélodieuse et qui chantait Asmahan, Toi qui dors (Ayyouha al-na’em). Ces sensations heureuses qui s’imprimaient en elle, elle voulait les garder intactes. Mais cette fois-ci, elle n’eut pas recours au même procédé qu’habituellement, celui qui consistait à laisser de son passage une trace matérielle sous la forme d’un objet caché. Elle se mit à écrire. Ce fut là son premier texte. Elle écrivit donc pour la première fois pour donner une réalité tangible à des sensations qui auraient pu rester fugitives, et s’évaporer ensuite comme les bulles de savon de son bain. Elle éprouvait ainsi à l’âge de dix ans ce que d’autres mettent longtemps à découvrir, que les mots ont le pouvoir de garder les choses vivantes, et plus encore de leur donner vie, de les faire exister par une forme matérielle tangible qui s’inscrit dans le temps et dans l’espace. Et que cette forme est plus durable, plus vive que de fragiles souvenirs imprimés dans la mémoire et donc forcément éphémères, menacés. La petite fille conserva longtemps le texte qu’elle avait écrit ce jour-là, le jour de sa visite chez sa mère. Elle le relisait souvent. Et ce texte renouvelait en elle la sensation de bonheur à chaque lecture.

Vers 14 ou 15 ans, elle commença sa vie d’écriture « publique » dans les pages d’une rubrique d’un quotidien consacrée à la vie étudiante. Mais sa voix d’écrivain, c’est Histoire de Zahra qui va permettre à Hanan el-Cheikh de la trouver, c’est-à-dire la double expérience fondatrice de la guerre et de l’exil. La guerre et l’exil ont fait couler beaucoup d’encres, libanaises ou autres, mais ont donné naissance à peu d’écrivains. Hanan est de ceux-là. Dans les années qui suivent, elle séjourne dans différents pays arabes, dont l’Arabie saoudite – où elle écrit Femmes de sable et de myrrhe –, le Yémen ou la Tunisie. Elle s’établit néanmoins de façon durable à Londres et connaît d’ailleurs un succès grandissant auprès du public britannique et plus généralement, du public anglophone. Elle écrira plusieurs textes de commande pour la scène londonienne. À la fin des années 90, elle s’engage dans un long travail d’écriture en compagnie de sa mère qui souhaite raconter son histoire, tout à la fois douloureuse et exemplaire. Hanan couchera sur le papier ce récit de vie, mais soulignera à de nombreuses reprises à quel point elle découvre en sa mère un véritable talent d’écrivain, quand bien même celle-ci était analphabète. Toute une histoire rencontre un immense succès.

Son travail le plus récent est une ambitieuse adaptation théâtrale des Mille et Une Nuits. Ce travail qui l’a passionnée et qui a déjà été joué à Montréal et Édimbourg a nécessité de sa part la lecture de différentes versions intégrales de ce texte que finalement, dit-elle, « nous connaissons si mal, alors qu’il fait intimement partie de notre patrimoine culturel ». Elle découvre pour sa part à quel point les expressions, proverbes et récits qu’elle rencontre au fil de ses lectures font intimement partie d’une culture « dans laquelle nous baignons au quotidien, mais souvent à notre insu. Nous ne savons pas à quel point nous sommes influencés par les Mille et Une Nuits ». Redécouverte jouissive pour elle que celle de ce monument de la littérature, certes persane et indienne, mais tellement arabe. Ce chantier d’écriture lui aura permis de mieux comprendre le statut de la femme en Orient, les peurs qu’elle suscite, surtout quand elles ont trait à la sexualité, et l’ambivalence du regard porté sur elle. « Les femmes dans les Mille et Une Nuits sont ingénieuses et d’une grande intelligence, mais souvent aussi fourbes, malignes et, somme toute, toujours coupables. Ce sont elles qu’on punit quand bien même ce sont les hommes qui commettent les fautes. » Mais le bonheur tient également à une nouvelle lecture qu’elle fait de la figure féminine essentielle de ce recueil, celle de Shéhérazade. « Shéhérazade ne voulait pas seulement sauver sa peau et celle des autres femmes menacées. Elle incarne une authentique figure d’écrivain, obsédée par ses histoires, tout entière prise par sa passion de raconter, de construire son récit. » Shéhérazade est donc un beau portrait de femme écrivain qui croit au pouvoir des récits et qui, absorbée dans son projet de création littéraire, ne craint plus ni le caprice des hommes, ni l’arbitraire de leurs comportements, ni la proximité d’une mort certaine. En cela, la petite fille de dix ans qui garde au fond de sa poche une feuille de papier sur laquelle elle a écrit un moment de bonheur, cette petite fille qui lit et relit cette feuille chaque fois qu’elle a peur, a trouvé en Shéhérazade une grande sœur et un chemin à suivre.

 
 
© Mick Lindberg
« Ce sont les femmes qu’on punit quand bien même ce sont les hommes qui commettent les fautes »
 
2018-12 / NUMÉRO 150