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Portrait
Maylis de Kerangal, la force d’une plume
À 43 ans Maylis de Kerangal vient d’obtenir le prix Médicis pour La naissance d’un pont, roman-monde qui raconte l’épopée d’un chantier gigantesque sur la côte ouest des États-Unis. Portrait d'une écrivaine prolixe.

Par Lucie Geffroy
2010 - 12
Maylis de Kerangal. Neuf consonnes, sept voyelles ou la douceur d’une vague qui s’abat sur un roc à la dureté toute gutturale. Un nom aux sonorités bretonnes qui résonne comme une invitation au voyage. Ses grands-parents sont originaires de Bretagne, mais elle dit n’avoir pas grand-chose à voir avec cette région. La mer, toutefois, a toujours été à portée de main. Fille d’un pilote de navire et épouse d’un capitaine au long court devenu courtier maritime, Maylis de Kerangal a vécu toute son enfance au Havre, ville portuaire, en Normandie. « Une ville de ponts », souffle la jeune femme qui, sur la photo de couverture de son roman, apparaît pieds nus, en jean et marinière.

De son nom, elle dit elle-même qu’il « a quelque chose d’excessif » et nous apprend qu’en gallo (langue autrefois parlée en Bretagne), De Kerangal signifie « la maison de celui qui parle français ». De quoi croire à la prédestination. Car à 43 ans et après sept romans, Maylis de Kerangal a obtenu le prix Médicis pour La naissance d’un pont. Soit l’un des prix littéraires les plus prestigieux de la littérature française. Sans compter que le roman figurait par ailleurs sur les short lists d’une bonne demi-douzaine d’autres prix, et non des moindres : le Goncourt, l’Académie française, le Femina, Le Flore, etc. Et qu’avant cela, les ventes en librairie avaient déjà suivi les critiques dithyrambiques dans toute la presse culturelle. Bref, un vrai succès pour ce livre-monde qui raconte les destins croisés d’une dizaine d’hommes et de femmes employés sur le chantier d’un pont quelque part en Californie dans une ville imaginaire.

Au moment de la sortie du livre en septembre 2010, beaucoup de critiques ont décrit ce roman choral comme une sorte d’OVNI salutaire dans le paysage littéraire français. Estampillé « roman à l’américaine », il venait en quelque sorte sauver la littérature française contemporaine de son nombrilisme pathologique. « Un malentendu », selon Maylis de Kerangal. « Je ne suis pas d’accord avec cette idée que la littérature française se développerait uniquement sur le terrain du narcissisme ou d’un égotisme triste et que mon livre serait une sorte de retour de bâton de l’autofiction. C’est complètement cliché. Mon roman a été qualifié d’“américain” parce qu’il se passe en Californie et parce qu’il est escorté de bout en bout par la mythologie américaine. » Mais son originalité – qui expliquerait le succès – est plutôt à chercher du côté de sa dimension épique. « Le chantier est décrit dans toute sa réalité collective et conçu comme un microcosme. Ce côté épopée moderne, ça oui peut-être que ce n’est pas si courant aujourd’hui », concède-t-elle.

Pas si courant non plus ce défi que l’auteure s’est lancé : la construction du pont décrite dans le roman devait être scientifiquement exacte. Organisation du chantier, déroulé des étapes, matériaux utilisés, dimensions de l’ouvrage, etc. « Dès le début, je me suis dit : si tu construis un pont, il faut qu’il tienne. » Une rigueur intellectuelle qui la contraindra à des heures et des heures de recherches assidues en bibliothèque, plusieurs allers-retours à San Francisco – le pont s’inspire notamment du Golden Gate Bridge – et de multiples visites de chantiers. De quoi acquérir assez de connaissances pour ne pas rougir si un spécialiste tombait sur le roman. « Je l’ai fait lire à trois ingénieurs. » Verdict ? « La construction tient la route »… à part une petite erreur sur la quantité de béton, qu’elle s’empressera de corriger à la prochaine réédition. Question de rectitude. De tous ses romans, La naissance d’un pont – où se télescopent en permanence imaginaire et réalisme dans une écriture à la fois sensuelle et très littéraire – est celui qui lui aura réclamé le plus « d’engagement et de capacité respiratoire ». Plus de 4 ans de gestation interrompus par la sortie de deux courts romans Dans les rapides (2007) et Corniche Kennedy (2008), écrits d’une traite. Le premier évoque le quotidien d’une bande d’adolescents réunis pour un stage de kayak dans les Alpes. Le second celui de jeunes marseillais amateurs de plongeons.

« Je suis arrivée à l’écriture le profil bas, mue par la seule ambition de raconter des histoires », raconte Maylis de Kerangal qui a longtemps travaillé aux éditions Guide Gallimard avant de créer sa propre maison d’édition spécialisée en littérature jeunesse. Son premier roman Je marche sous un ciel de traîne publié en 2000 est un texte « assez classique hybridé de motifs familiaux ». Il sera suivi de La vie voyageuse en 2003. « Je suis partie de textes à la facture conventionnelle, très imprégnés par l’exigence du “beau parler”, pour ensuite m’émanciper de ma propre formation, des codes romanesques, et arriver à l’écriture plus physique et plus débridé de La naissance d’un pont. » Émancipation qui s’accompagne de la lecture quasi compulsive de la littérature contemporaine américaine. La jeune femme avoue une passion pour Joyce Carol Oates et beaucoup de tendresse pour Fitzgerald, Faulkner, Richard Ford ou encore Jim Harrison et Joseph McCarthy. Et son livre de chevet pourrait bien être Le temps où nous chantions de Richard Powers, peu connu de ce côté-ci de l’Atlantique mais considéré comme l’un des plus grands romanciers actuels.

La naissance d’un pont, innervé par le mythe du Nouveau Monde, peut d’ailleurs se lire comme une lettre d’amour au continent américain. L’attachement particulier de l’auteure pour les États-Unis s’est forgé suite à deux longs séjours dans le Colorado en 1997. « Avant d’y aller, j’avais une relation très française à ce pays, un mélange de surplomb européen et d’antilibéralisme primaire. Mais une fois sur place, j’ai été happée par la puissance des territoires, une certaine idée de la liberté et le côté frontal des Américains. Les clivages entre les mégapoles et les espaces sauvages m’ont aussi particulièrement fascinée. » De son roman et des États-Unis, Maylis pourrait parler des heures. « Je suis intarissable », reconnaît-elle. Mais quand il s’agit de parler d’elle, on sent davantage de retenue. Dans la galerie des personnages qui composent son roman, n’y en a-t-il pas un ou deux qui lui ressemblent plus que d’autres ? « Oui peut-être Katherine Thoreau dans ses rapports avec ses enfants et dans sa volonté d’affirmer ses désirs et de vivre ses aspirations. » Mais elle cite aussi Summer, Jacob et Diderot (beaucoup de ses personnages portent des noms de philosophes ou d’écrivains). « Tous sont des avatars de moi-même. Je pratique à travers mes livres le contournement autobiographique. Je suis incapable d’employer un “je” narratif, et pourtant c’est dans mes livres que mon quotient de présence au monde est le plus élevé. »


 
 
© Catherine Hélie
« Une fois sur place, j’ai été happée par la puissance des territoires, une certaine idée de la liberté et le côté frontal des Américains »
 
BIBLIOGRAPHIE
La naissance d’un pont de Maylis de Kerangal, éditions Verticales, 320 p.
 
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