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2019-06 / NUMÉRO 156   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Bande dessinée
Le subtil passage à l'âge adulte


Par Ralph Doumit
2019 - 04


Frances est assistante juridique d’une tentaculaire agence d’avocats. Balancée d’un département à l’autre, vivant sous le poids d’une hiérarchie distante et de collègues pris dans l’engrenage anxieux des grandes sociétés, elle vit une colocation pour le moins contrastée avec Vickie, dont le quotidien est un cocktail mêlant fêtes, répétitions théâtrales et rêves hollywoodiens.

Prenant pour base ce contraste somme toute assez convenu entre deux modes de vie que tout oppose, le jeune auteur canadien Hartley Lin rassure, en menant dès les premières pages son récit sur le terrain de la complexité. 

Ce que font les gens normaux est un récit de son temps, dans le fond et dans la forme. Publié dans un premier temps en épisodes, aujourd’hui compilés, il est fortement imprégné par les procédés d’écriture des séries télévisuelles. La narration est faite d’une succession de scènes courtes qui semblent aléatoirement piquées sur le vif, de manière parfois désordonnée, mais qui, juxtaposées, servent une histoire plus ample. Comme dans certaines séries télévisuelles (on pense à la série Dix pour cent, qui partage avec l’album la toile de fond de la vie de bureau), Hartley Lin fait le pari d’accrocher son lecteur à des micro-événements, disséminés dans le contexte du quotidien. Alors que la forme du feuilleton est traditionnellement associée à des intrigues au long cours et des rebondissements à grand spectacle, Lin participe à ce nouveau courant qui propose une écriture feuilletonnante centrée sur l’intime.

Tout est fait pour densifier chaque scénette, à commencer par une écriture de dialogues qui arrive à préserver la fluidité du langage parlé sans tomber dans la simplicité. Il faut à ce titre saluer le travail de traduction de l’anglais au français de Nora Bouazzouni, tant il semble clair qu’un récit qui s’attache tant aux petites choses pourrait basculer dans le banal sans l’alchimie entre une subtile « direction d’acteurs » et la finesse des dialogues. L’un des procédés les plus étonnants et pertinents dont use savoureusement Hartley Lin est de débuter une scène en plein cœur d’un dialogue, donnant aux premières phrases d’un échange le poids de tout ce qui a précédé et que le lecteur imagine.

Le dessin de Lin est sobre. L’auteur se prive volontairement de tous les effets qui pourraient atténuer le propos : absence de gros plan et une caméra qui ne cherche pas à créer du spectacle. C’est peut-être au fond dans le dialogue entre le titre original de l’album et sa traduction française que réside la meilleure présentation de ce récit. 

En anglais Young Frances, l’album se déploie en posant toutes ses racines dans le cœur d’un personnage, d’un individu. En français Ce que font les gens normaux, il pose un regard plus large sur l’entrée dans l’âge adulte et la recherche d’une place dans une société mouvante.
 
 
BIBLIOGRAPHIE   
 
Ce que font les gens normaux de Hartley Lin, traduit de l’anglais par Nora Bouazzouni, Dargaud, 2019, 144 p.
 


 
 
 
2019-06 / NUMÉRO 156