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2017-10 / NUMÉRO 136   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Bande dessinée
Plastique et narration réconciliées


Par Ralph Doumit
2017 - 08
Les parents de Frunz sont architectes. Sa mère vit à Paris : un environnement qui lui permet de laisser libre court à son goût de la théorie (elle entraîne son fils à trouver le nombre d’or depuis ses premiers balbutiements). Son père, porté vers l’action, s’installe quant à lui dans le pays de ses origines : Yerevan, qu’il tient pour un territoire urbain encore malléable. Tout juste sortie de l’ère soviétique, l’Arménie est à ses yeux prête pour de grands changements. Changements que l’architecture, grâce au potentiel du béton qu’il vénère, peut lui offrir.

Entre la pureté théoricienne de sa mère et la volonté d’action qui anime son père, Frunz choisira de rejoindre ce dernier. Mais les rêves qu’il nourrit dans le sillon de son père se cassent au mur des réalités. Au contact des habitants de Yerevan, dont la vie subit de plein fouet la phase de transition induite par les grands projets urbanistiques de son père, et devant leur misère qui n’a que faire des débats d’initiés, le doute le coupe dans son élan.

L’album est un ovni formel. Le moins que l’on puisse dire est qu’il est atypique, dans ses propositions graphiques comme dans sa narration. Le scénariste, Viken Berberian, libanais d’origine arménienne, est romancier, mais aussi essayiste. Habitué des débats complexes, on trouve sa signature sous des articles sociétaux et engagés publiés dans des supports aussi divers que le New-York Times, Le Monde diplomatique, The International Herald Tribune ou The Believer.

Le temps de cette aventure, il s’associe au dessinateur Yann Kebbi, plasticien avant d’être dessinateur de bande dessinée, et dont les œuvres sont une ode aux matières et aux textures. Jouant à chaque page sur des expériences visuelles et d’écriture inattendues et audacieuses, variant les techniques au gré des cases, la narration de ce récit est tout sauf prudente. Elle tient sur un fil fragile et il se serait fallu d’un rien pour que la sauce ne prenne pas. Mais la magie opère : l’écriture de Viken Berberian, allusive, confiante, souvent brute, nourrit un discours ambitieux qui se cache derrière sa drôlerie. Disséminé dans les pages comme un élément graphique à part entière, le texte s’intègre à merveille au feu d’artifice visuel de Kebbi.

Au-delà de la plasticité physique, charnelle, faite de traits de crayons colorés visibles, francs et assumés (à l’extrême opposé de ce que la bande dessinée pose généralement en norme), Kebbi a su créer des images chargées en codes, et donc faites pour être « lues ». Une proposition qui a ce qu’il faut pour réconcilier plasticiens et narrateurs. La clé d’une telle symbiose repose très certainement sur le temps : les auteurs, dans leurs remerciements, rappellent que l’album est issu de plusieurs années de travail, faites de multiples allers-retours.

Un album dont la réussite est à la mesure de son ambition, et qui restera, peut-être, comme un ouvreur de portes.
 

BIBLIOGRAPHIE
 
La Structure est pourrie, camarade ! de Viken Berberian et Yann Kebbi, traduit de l'anglais (États-Unis) par CLARO, Actes Sud BD, 2017, 335 p.
 
 
 
 
 
 
2017-10 / NUMÉRO 136