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2019-05 / NUMÉRO 155   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Découverte
Léonard, sondeur de corps
Deux des meilleurs spécialistes de Léonard de Vinci mettent en lumière une facette méconnue mais fondamentale de son talent et de son œuvre : sa passion pour l’anatomie.

Par Jean-Claude Perrier
2019 - 03
La France raffole de ces anniversaires carillonnés, où l’on honore quelque mort illustre, soit à la date de sa naissance, soit à celle de son trépas. Il existe même, chaque année, un très officiel « Calendrier des commémorations nationales », composé par une commission d’historiens et de spécialistes ad hoc, publié par le gouvernement, qui recense les personnalités à commémorer, et non forcément à « honorer ». D’où, parfois, des polémiques comme, l’année dernière, à propos des 150 ans de la naissance de l’écrivain Charles Maurras, théoricien de l’Action française devenu farouchement antisémite, soutien de Pétain et collaborateur durant l’Occupation. Notre pays ne cesse de régler des comptes avec son passé.

En matière d’anniversaires, le grand homme de l’année 2019 est sans conteste Léonard de Vinci, mort au château de Clos-Lucé, près d’Amboise, en 1519, trois ans à peine après y avoir été installé, invité par le roi de France François Ier, – devenu son dernier protecteur à la suite de quelques potentats italiens –, et apportant dans ses bagages quelques-uns de ses travaux, dont La Joconde. Ce 500e anniversaire devrait revêtir partout un lustre exceptionnel, d’abord eu égard à la gloire de l’artiste italien, né à Vinci, près de Florence, en 1452, à l’universalité de son génie, à l’étendue inégalée du domaine de ses recherches souvent visionnaires, de ses connaissances encyclopédiques et de ses interventions : dessin, peinture, littérature, architecture et diverses sciences dont l’anatomie, qui l’a toujours particulièrement passionné. Non point seulement afin de représenter le corps humain, vu de l’extérieur, comme tant d’autres. Ce qui fascinait Léonard, c’était l’intérieur même de la mécanique de la vie, et son fonctionnement, jusque dans ses moindres replis. On se doute que, pour ce faire, bravant les interdits et les tabous de son époque (notamment de l’Église), il a forcément travaillé « sur le motif », c'est-à-dire sur des ossements, ou des cadavres disséqués.

Ce cinq-centenaire devrait donner lieu à de nombreuses manifestations, expositions, et publications en France, d’autant que l’anniversaire de la mort de Léonard correspond à celui de l’achèvement du château de Chambord, merveille métaphysique pensée et édifiée par François Ier à sa gloire, à celle de la monarchie et à celle de Dieu, et dont on dit que le fameux escalier central à double révolution, vertigineux, aurait été imaginé par l’hôte du roi. Se non e vero, e ben trovato. En tout cas, il existe bien des dessins de Vinci représentant ce genre d’acrobaties architecturales. En revanche, si l’idée de célébrer le grand humaniste « italo-français » de la Renaissance ne pose aucun problème, les exécrables relations qu’entretient le président du Conseil italien, le populiste d’extrême-droite Matteo Salvini, avec le président français Emmanuel Macron vont compliquer la tâche des spécialistes. 

Les musées italiens se montrent plutôt réticents à prêter des œuvres à leurs homologues français, dont le Louvre. Chambord, en revanche, au mois de mai, avec une grande exposition sur Vinci, espère pouvoir réconcilier tout le monde.

On ignore encore s’il s’y trouvera certaines de ses planches d’anatomie, c’est peu probable. Il n’en existe en tout, dans le monde, que 228, dont 215 appartiennent à Sa Majesté la Reine Elisabeth II d’Angleterre, conservées dans la Royal Library de son château de Windsor. À défaut de pouvoir les avoir sous les yeux, l’éditeur français Actes Sud a eu la bonne idée de traduire un livre anglais, paru en 2012, Leonardo da Vinci Anatomist, publié par le Royal Collection Trust lui-même. Les auteurs en sont Martin Clayton, directeur du département des peintures et dessins de la Royal Library, avec l’aide scientifique, pour la discipline anatomique, de l’Américain Ron Philo, professeur associé à la University of Texas Health Science Center de San Antonio, Californie.

87 dessins y sont reproduits, en couleurs, souvent de l’encre sur sanguine, et c’est une révélation. Les premières études de Vinci sur le corps humain remontent aux années 1485-1490, et elles sont assez « classiques », vues de l’extérieur. Il s’agit de membres ou de crânes, croquis préparatoires pour tel ou tel tableau. Mais c’est ensuite, le temps passant, et la curiosité de Léonard s’approfondissant, que les dessins, dont les derniers sont datés des années 1512-1513, deviennent exceptionnels. On y trouve encore des écorchés, mais on pénètre aussi à l’intérieur des crânes, des viscères (voir, sous le no80, une extraordinaire étude de Cœur, bronches et vaisseaux bronchiques de 1511-1513, plume et encre sur papier bleu), voire dans le ventre même d’une mère. Ainsi cette espèce de « radiographie » d’un Fœtus dans l’utérus, de 1511, lové sur lui-même, comme un petit cosmonaute dans une capsule spatiale. C’est un enchantement. D’autant que, petit à petit, Léonard ne s’est pas contenté de montrer, il a décrit, expliqué par écrit ce qu’il a voulu faire voir, le fonctionnement de toute cette fabuleuse machinerie, dans de longs textes qui, parfois, envahissent l’espace de la feuille, au détriment même du dessin. On n’est plus vraiment dans l’œuvre d’art, en dépit de l’extraordinaire virtuosité du dessinateur, mais dans l’œuvre scientifique, presque pédagogique. Les textes, écrits à l’envers, par transparence et de droite à gauche, comme à son habitude, sont expliqués ou traduits ici. Et Martin Clayton tord le cou, à ce sujet, à une idée reçue qui a nourri bien des fantasmes : ce n’est pas afin de se dissimuler que Vinci aurait procédé ainsi, mais parce qu’il était gaucher, et que crypter son écriture était une pratique assez commune à son époque. 

On n’ose dire que, parmi tous les ouvrages qui sont parus ou à paraître concernant Léonard de Vinci, toutes les rééditions attendues, s’il fallait n’en acheter qu’un, ce serait celui-là. Mais presque. D’autant que cette partie de son travail a longtemps été méprisée de la critique. Ses planches anatomiques ont été publiées pour la première fois en fac-similé et en deux volumes, en 1898 et 1901 seulement. Et qui sait si, pour leur auteur, elles n’étaient pas aussi importantes que sa peinture, qu’il a d’ailleurs passé sa vie à reprendre, retoucher, parfois même saboter en raison d’expérimentations techniques hasardeuses (comme sa fresque de La Dernière Cène, dans le réfectoire du couvent dominicain de Santa Maria delle Grazie à Milan, qui s’est quasiment autodétruite), en éternel insatisfait, ou en curieux perpétuel. À part Michel-Ange, on ne voit personne qui puisse lui être comparé. Mais, pour son cinq-centenaire à lui, il faudra attendre 2064.


BIBLIOGRAPHIE 
Léonard de Vinci anatomiste de Martin Clayton et Ron Philo, traduit de l’anglais par Christine Piot, Actes Sud, 2018, 256 p.

À lire également :
Léonard de Vinci en 15 questions de Vincent Delieuvin, Hazan, 2019.
Léonard de Vinci de Mathieu Deldicque, Que sais-je ?, 2019.
Léonard de Vinci, biographie de Carlo Vecce, Flammarion, 2019.
Léonard de Vinci à la cour de France de Laure Fagnart, Presses Universitaires de Rennes, 2019.
Léonard de Vinci, l’enfance d’un génie de Brigitte Kernel, Leduc.s Jeunesse, 2019.
 
 
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