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2019-03 / NUMÉRO 153   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Erri De Luca : « À Naples, on sait baisser le curseur du tragique. »
L'écrivain italien invente un dialogue entre un ancien révolutionnaire du XXe siècle et un fils imaginaire. Où il est beaucoup question d'engagements et de liberté. Rencontre à Paris.

Par William Irigoyen
2019 - 03
Comment présenteriez-vous votre nouveau livre, La Tour de l’oie ?

Le titre d'abord : il fait référence à un jeu de société, avec des cases, des dés et des pions qui bougent. Je suis l'un de ces pions. Je fais un récit des cases que j'ai traversées sans avoir le sentiment que quelqu'un a jeté les dés pour moi. Ce qui s'est passé dans ma vie n'a pas été le produit d'une volonté, d'une intention, d'un projet, d'un programme. Je me suis retrouvé à faire le militant révolutionnaire public ‒ et non clandestin ‒ pendant une dizaine d'années parce qu'une génération révolutionnaire était déjà là. J'ai tout simplement obéi à son appel. Après, j'ai fait l'ouvrier pendant vingt ans. Puis j'ai été chauffeur d'un convoi humanitaire en Bosnie parce que la guerre était revenue en ex-Yougoslavie, donc en Europe. Nous étions la première génération née après la guerre qui n'avait pas été forcée de se battre contre une autre génération déclarée ennemie. Toutes ces séquences accidentelles, tous ces passages d'une case à l'autre sont un résumé que j'adresse à un fils imaginaire. Pourquoi ? Parce qu'un fils a le droit de savoir, d'interroger, mais aussi de critiquer. Mon intention était de faire un essai de justification de la vie passée.

Ce livre aurait-il pu avoir comme sous-titre cette phrase extraite d'un de vos précédents livres, Le Contraire de un : « Nous sommes deux, le contraire de un et de sa solitude suffisante » ?

Le « deux » a en effet cette possibilité de pouvoir établir un dialogue. Il a cette particularité de ne pas être singulier mais de ne pas être complètement pluriel. C'est un format entre les deux si je puis dire. Et c'est sur lui que se basent les alliances de la vie, de la biologie et aussi ce lien mystérieux entre un lecteur et celui ou celle qui écrit une histoire. 

Y a-t-il dans ce livre quelque chose de l'ordre du testament ?

Si c'est le cas, ce n'était pas intentionnel. Tout simplement parce que je n'ai rien à léguer. Personne n'a d'ailleurs quoi que ce soit à léguer. Et puis je ne pense pas que les livres doivent être conçus comme des messages mis dans des bouteilles destinées à ceux qui viendront après nous. Je m'en fous du futur. La postérité ne m'intéresse pas. Ce sont donc des histoires à consommer pendant que nous sommes en vie. 

Ce narrateur peut-il être considéré comme l'incarnation de ce vieil homme qui a tenté de « vieillir sans être adulte », selon les mots du chanteur Jacques Brel que vous citez dans le livre ?

Disons que c'est un bon programme pour le narrateur. Pour moi, c'est assez normal parce que je ne suis le père de personne. Donc je suis resté fils, ce qui est une condition favorable pour « vieillir sans être adulte ».

Ce narrateur est un combattant qui ne cherche pas à transmettre une morale. Mais ne souhaite-t-il pas transmettre au moins une question : que veut dire « être au monde » ?

C'est bien cela, oui. Il a, comme moi, répondu à des appels que le siècle lui a lancés. Pas tous, mais disons ceux auxquels je ne pouvais pas répondre par l'indifférence. Ce sont des appels qui m'ont secoué. Quand j'ai reçu un coup de fil de « Médecins sans frontières » m'appelant à les rejoindre sur un bateau dans la Mer Méditerranée, ce n'était pas une invitation mais un ordre. Je me suis délesté de toutes les choses que j'avais à faire et je suis parti avec eux. Il y a des convocations auxquelles on ne peut échapper.

Des convocations qui n'empêchent toutefois pas le narrateur de conserver sa liberté, notion qu'il brandit souvent. S'inquièterait-il que cette idée ne soit pas reprise par son « fils » ?

La liberté, qui est un flambeau personnel, n'est nullement celle de faire n'importe quoi. Être libre, pour moi, c'est se mettre en condition de répondre à un ou plusieurs appels sans avoir à demander l'autorisation de sa mère, de sa femme, de son fils d'être entraîné dans une bagarre, un conflit. Ça a été le cas lors de la guerre en ex-Yougoslavie. Si je me suis rendu sur place, si j'ai donc répondu à cet appel, c'est d'abord parce que les bombardements étaient pour moi un acte insupportable. Sans doute parce que je viens de Naples, ville italienne la plus bombardée durant la Seconde Guerre Mondiale, ce qui a fait cauchemarder ma mère. Elle s'est réveillée tous les matins de sa vie avec, en tête, le son de l'alarme anti-aérienne. Bombarder des villes est, à mes yeux, l'acte de terrorisme par excellence. Quand on a donc recommencé à « bombarder le sommeil de ma mère » – si je puis dire – je suis allé à Belgrade sans lui en demander l'autorisation – à l'époque, elle vivait alors avec moi. Quand je suis revenu, elle m'a dit : « Toi, tu es allé chercher la guerre. Moi, elle est venue me chercher à la maison. Je ne pouvais m'y soustraire. » Pour elle, ce n'était donc pas la même guerre. Ma réponse, stupide, a été la suivante : « Ce n'était pas la même guerre parce que, là-bas, on ne parlait pas napolitain. » Pour ma mère, ce bruit était un cauchemar. Pour moi, c'était le signal qu'il fallait aller à Belgrade. Quand je suis arrivé en Serbie j'ai... respiré. Je me trouvais en effet là où il fallait être exactement.

Autre citation extraite de votre livre sur laquelle j'aimerais m'arrêter avec vous : « Les générations après moi sont passées tout droit sans se pencher pour ramasser des mots tombés. » Quels sont donc ces mots ?

Pour moi, les générations sont comme les pierres qui émergent d'un ruisseau. Certaines, parce qu'elles sont proches, rendent possible le passage de l'une à l'autre. Mais il arrive aussi que, à certaines époques, les pierres soient plus éloignées, rendant impossible la traversée du cours d'eau. J'ai fait partie d'une génération où il y avait une grande proximité entre les pierres. Je pouvais donc remonter le cours des événements que je n'avais pas vécu moi-même mais dont je me sentais malgré tout responsable. Ce siècle a été un siècle de révolution. Et moi j'ai été l'un des derniers révolutionnaires. Ça a été un siècle d'ouvriers et moi j'en ai été un. Ça a été un siècle de grandes migrations. Et moi, j'ai été le dernier « poil de queue » de l'émigration italienne. C'est un siècle qui a détruit une langue européenne, le yiddish, et les deux tiers d'une population qui le parlait. Et moi j'ai voulu apprendre cette langue parce que c'était le témoignage d'un acte de résistance. Donc, dans ma génération, oui, les pierres étaient proches. Les générations suivantes, pour passer d'une rive à l'autre, doivent... se baigner. Avec le risque, aussi, de se noyer. Je parle de cette génération qui a décidé d'ignorer le passé. Ça arrive souvent avec celles qui coïncident avec le début d'un siècle. Mon éducation sentimentale, si l'on peut dire, a toujours été opposée à cette conception. Je suis le fils de la moitié d'un siècle.

À la fin du livre, le fils « rentre » dans le père. Aviez-vous en tête ce personnage de David dont vous parliez dans des précédents ouvrages qui disait : « Je me suis réfugié en toi » ? 

Non. Pour être honnête, je ne savais pas comment terminer ce livre. Le fils « entre » afin d'être à nouveau disponible pour toutes les autres possibilités, toutes les autres occasions. Avant cela, il est sans doute allé chasser le chamois dans Le Poids du papillon. Il refuse l'offre de poursuivre la vie à la place du narrateur. Il refuse d'être réduit à moi-même. Il veut rester dans la multiplicité des personnes possibles.


Vous parlez d'absolution. Ce terme religieux rappelle votre vif intérêt pour la Bible hébraïque. Ce couple père-fils ressemblerait-il à celui formé par Isaïe et la divinité, le premier disant au second : « Nous sommes l'argile et toi le potier » ?

Je ne mets pas en relation ce que j'écris et ce que je lis. Il y a un mur entre les deux activités. Je suis d'ailleurs beaucoup plus lecteur qu'écrivain. Quand je lis, je suis pleinement lecteur. Je ne suis pas le collègue de l'auteur.

 
Vous faites pourtant de l'exégète de textes religieux. Donc, vous écrivez…

Je prends des textes bibliques, je les traduis, je fais des commentaires. Mais c'est une activité qui consiste à restituer le bonheur que j'ai eu en les lisant. Dans ce livre, il n'y a pas de potier. Il n'y a même pas d'argile. Il n'y a qu'un pion, le narrateur, poussé par les quatre vents de son époque. 

Est-il question dans La Tour de l'oie de justesse ou de justice ?

Oui, mais aussi de colère, de honte et de tout autre sentiment dont le narrateur fait état. Un narrateur qui est très lié à la ville de Naples, ville d'où je viens et qui m'a donné cette éducation sentimentale, qui a eu la mortalité infantile la plus élevée en Europe. Une ville où les enfants qui avaient eu la chance d'échapper à la sélection naturelle allaient directement travailler.

Naples, cette ville dont vous parlez maintenant de façon très sérieuse mais qui est aussi, vous l'écrivez, une ville théâtrale : « si la scène est partout, il n'existe pas de scène, qui est un plan surélevé au-dessus du public »... 

À Naples, on sait baisser le curseur du tragique. Quand les habitants parlaient des bombardements durant la Seconde Guerre mondiale, ils truffaient toujours leurs propos d'éléments comiques, ridicules. Ce qui déclenchait toujours un éclat de rire. Le rire, à Naples, permet toujours d'enjamber le tragique. Mais la théâtralité dépend d'une densité de population. Nous avons eu l'une des plus importantes d'Europe. De ce fait, tout le monde cherchait à se faire remarquer. Ça commençait par le choix d'un surnom souvent lié à un trait de caractère. Pour moi, ce livre est très napolitain.

 
BIBLIOGRAPHIE  
La Tour de l’oie d’Erri De Luca, traduit de l’italien par Danièle Valin, Gallimard, 2019, 176 p.
 
 
© Leonardo Cendamo
 
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