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Entretien
Jean-Philippe Toussaint dans le bain de l'imprévu
L'écrivain belge Jean-Philippe Toussaint signe un essai à triple entrée qui s'achève sur l'adaptation cinématographique d'un épisode clef de son œuvre littéraire. Avec, en toile de fond, un pays qui l'envoûte et devient le réceptacle d'un questionnement artistique : la Chine. Rencontre à Paris.

Par William Irigoyen
2017 - 10
Quand il est de passage dans la capitale française, Jean-Philippe Toussaint donne rendez-vous dans l'hôtel du Quartier Latin où il a ses habitudes. Ce jour-là, il venait de conclure une séance avec un photographe. « Elle s'est achevée un peu plus tôt que prévu », lance-t-il, presque amusé par cet imprévu. Pour ceux qui connaissent bien son œuvre, cette attitude n'est pas une surprise. L'inattendu, le fortuit : voilà ce qu'aime l'auteur né à Bruxelles qui fêtera le 29 novembre prochain ses soixante ans.

Ce souci porté à l'accidentel se confirme en cette rentrée littéraire. Son dernier livre, un « essai raconté avec les outils du romancier », a pour toile de fond la Chine, un pays que connaît bien l'auteur aux seize livres publiés. Ce qu'il narre ici c'est tout autant une rencontre avec Chen Tong, l'homme qui l'édite dans l'Empire du milieu, qu'un projet d'adaptation cinématographique d'un épisode clé de son œuvre : la confection d'une robe en miel.

À la seule évocation de ces derniers mots, les « Toussaintophiles » répondront, sans avoir à chercher dans leurs fiches, qu'il s'agit d'un des moments marquants de la tétralogie consacrée à MMMM, Marie Madeleine Marguerite de Montalte, personnage central de Faire l'amour (2002), Fuir (2005), La Vérité sur Marie (2009) et de Nue (2013). L'auteur, stimulé par la difficulté de l'exercice, s'est mis en tête de consacrer un court métrage à cet épisode devenu culte. Une lubie ? Non, puisque Jean-Philippe Toussaint est aussi un grand amateur d'images comme le rappelle son site internet (www.jptoussaint.com).

Made in China est donc cela. Entre autre chose. Car l'écrivain belge ne serait pas ce qu'il est si son propos ne laissait percevoir une, voire plusieurs questions philosophiques qui l'animent et qu'il prend soin de nous livrer dans l'entretien qui suit.

Comment présenter ce nouvel opus ?

C'est un livre qui en contient trois. On en a donc pour son argent ! Il y a tout d'abord une chronique sur la préparation d'un tournage de film en Chine. Il y a aussi le portrait de Chen Tong qui est une personnalité multiple : il est à la fois mon éditeur chinois, commissaire d'exposition, professeur aux Beaux-Arts de Canton et libraire. Il y a enfin une réflexion sur la place du hasard dans la création artistique, dans le prolongement de L'Urgence et la patience. 

Le « premier livre » pourrait même être qualifié – en franglais ‒ de « making-of littéraire sur l'adaptation cinématographique » d'une partie de votre œuvre…

D'un passage particulier en fait, l'épisode de la robe en miel qui a été très remarqué par les lecteurs et la presse. Il avait la réputation d'être inadaptable au cinéma. C'est vrai que, sur le papier, c'était assez compliqué à imaginer, une robe en miel. C'était peut-être un grand moment de lecture mais, assez vite, je me suis demandé comment faire. Me disant que c'était impossible, j'ai eu envie de relever le défi. C'était à un moment où je venais d'achever le cycle des quatre livres consacrés à Marie. J'étais un peu désœuvré. Je savais que j'allais continuer à écrire mais je n'étais pas prêt à recommencer tout de suite. Le seul endroit où je pouvais réaliser ce film c'était en Chine, parce que je savais que Chen Tong serait prêt à m’accueillir. Nous avons tourné au dix-neuvième étage du Times Museum, qui dispose d'une magnifique vue sur la ville, avec cette femme mannequin trouvée après un casting où nous avons rencontré des jeunes femmes russes et ukrainiennes toutes plus improbables les unes que les autres. 

Vous auriez pu choisir Pékin pour sa démesure. Or vous optez pour Guangzhou. Est-ce que vous avez cherché à privilégier un arrière-plan chinois ?

C'est une remarque qu'aurait pu faire Chen Tong. Il se trouve que mon éditeur chinois, qui est aussi celui de Beckett et de Robbe-Grillet entre autres, deux écrivains de Minuit comme moi, vit à Guangzhou. Ce n'est donc pas moi qui ai décidé de faire ça là-bas. C'est le hasard, encore et toujours. 

« Le sujet de mon livre, écrivez-vous, c’est la disponibilité au hasard. » Ça aurait pu être le titre du livre ?

Vous ne croyez pas si bien dire. Longtemps j'avais en tête « Chen Tong, une variation sur le hasard ». En tout cas, c'est le cœur de la réflexion théorique qui est, pourrait-on dire, camouflée. J'ai cherché à éviter toute démonstration. J'ai essayé de faire passer cette notion dans quelque chose d'amusant. Presque comme si je racontais à un ami mes aventures en Chine. Mais oui, en arrière-plan, pour reprendre vos mots, il y a cette interrogation sur la place du hasard. Il faut savoir l'accueillir. 

La Chine, plus que d'autres pays, incarnerait-elle pour un Occidental cette disponibilité au hasard ?

Je suis allé une dizaine de fois là-bas depuis les années 2000. Je m'intéresse à la philosophie de la Chine, à sa pensée, à sa langue. L'idée de but, d'objectif, de visée n'est pas aussi nette en Chine que chez nous. Quand les Occidentaux arrivent dans un endroit, ils savent tout de suite ce qu'ils veulent. En Chine, on observe davantage la situation pour, ensuite, pouvoir en tirer profit.

Cela signifie-t-il pour vous exploiter artistiquement un chemin de traverse ?

Exactement. J'ai voulu signifier dans ce livre que je me sens très proche de cette conception artistique. Les écrivains aussi savent trop souvent où ils veulent aller. Être prêt à accueillir ce qui peut survenir c'est, pour moi, une grande qualité. 

« C'est ce qui nous échappe qui est le plus intéressant », écrivez-vous. Cette phrase pourrait-elle constituer en soi le fil rouge de votre œuvre littéraire ?

Absolument. Nous voulons toujours tout contrôler. Mais en même temps il y a des choses qui nous échappent totalement. Qui sait si ce ne sont pas les plus intéressantes ? Moi aussi j'ai très envie de dompter l’imprévu. Mais c'est impossible ! D'où la conclusion que je propose : il faut être ouvert, être prêt à accueillir le hasard dans son œuvre. Au lieu d'être perturbé par les accidents de la vie, ouvrons-leur les bras. En faisant cela, on n'en est pas moins créateur. 

Une réalisatrice américaine, Sofia Coppola, en a d'ailleurs fait le moteur de son film Lost in translation. Il y a un peu de cela dans votre livre. À la différence près que, avec vous, nous sommes en Chine et pas au Japon…

Nous sommes théoriquement en Chine. J'insiste là-dessus parce que, en plein milieu d'un passage consacré à ce pays, je fais tout à coup surgir un bruit de moteur. Or celui-ci ne vient pas d'une rue de Guangzhou mais de l’endroit où j’écrivais en Corse. Voilà deux univers qui se télescopent. L'extérieur, soudainement, rentre dans la fiction que je suis en train d’écrire.

Le choix de ce dernier mot est étonnant. Jusqu'ici vous aviez qualifié ce livre d'essai et non de roman. Qu'aurait-il fallu pour que celui-ci rentre dans cette catégorie ?

Il aurait d'abord fallu qu'Irène Lindon, mon éditrice chez Minuit, le décide ! Si elle avait voulu le faire, cela ne m'aurait nullement dérangé. Je suis effectivement parti d'éléments réels que j'ai traités comme un romancier. J'ai utilisé tous les outils du romancier. À l’arrivée, cela fait quelque chose qui n'est ni une autofiction, ni une biographie, ni un journal. Je transforme les êtres réels en personnages de roman. Je ne suis pas le premier, loin de là, à le faire. Pensons à Proust par exemple, un écrivain que j'aime beaucoup. Chez lui, les personnages de fiction ont une réalité plus grande que leur modèle. Avec Chen Tong, c'est exactement pareil. Sous ma plume il devient un personnage littéraire, fait de mots. 

Certains de vos personnages sont romanesques par leurs fonctions mêmes. C'est le cas de Chen Tong. D'autres le sont par leur simple patronyme. Exemple : Bénédicte Petitbon. 

C'est un bon exemple. Son nom réel, croyez-moi, est bien plus... carabiné. En transformant son véritable patronyme, j'installe la fiction. « Chez moi », en littérature, je fais ce que je veux. Je le signifie assez souvent dans le livre. 

À la fin il y a un lien internet vers la séquence filmée sur les préparatifs du tournage. L'écrit renvoie donc à l'image qui renvoie elle-même au livre. Est-ce à dire que le monde de Jean-Philippe Toussaint tourne sur lui-même ?
 
On peut dire ça. Le littéraire a commencé. Puis est arrivé le cinéma. Ensuite il y a eu de nouveau un livre. J'ai écrit cet essai après avoir réalisé le film. C'est une toupie, oui. J'ai toujours aimé revenir sur ce que j'avais fait. On peut dire que j'ai tourné l'épisode de la robe en miel dans tous les sens. Je l'ai inventé, je l'ai adapté. Et j'ai raconté les coulisses de son tournage. J'aime qu'il y ait une idée forte à la fin de mes livres. Ici, j'ai voulu terminer le livre par un film. C'est inédit. L'image s'emboîte dans l'écrit par l'intermédiaire d'un lien, qui permet de visionner le film sur son ordinateur. Dans la version numérique il se fait naturellement, la musique du générique se déclenche automatiquement dans les dernières lignes du livre.

Du coup, où se situe la fin du livre : est-ce sa dernière page ou bien le générique de fin du film qui clôt l'ensemble ?

La fin est ouverte. Il y a là une réflexion contemporaine sur la façon dont un film peut s'emboîter dans un livre. Cette question est inédite. Peu d'écrivains peuvent faire cela d’ailleurs puisque, après, il faut réaliser un film ! J'insiste sur le fait que celui-ci ne dure que 7 minutes. 

À quand d'ailleurs, un long métrage avec des bouts de films, chapitrés comme un livre ?

Tout est ouvert. En réalité, j'ai toujours regretté que le livre soit une boîte fermée sur l'extérieur. Dans cet essai, il y a deux moments où le monde extérieur « s'invite » dans le livre : quand retentit le bruit d'un moteur de moto et quand – on vient d'en parler – la boîte du livre s'ouvre sur un nouveau support, en l’occurrence un film. Techniquement c'est compliqué. Même les liseuses numériques ne sont absolument pas adaptées à la vidéo. L'image, c'est l'apanage des tablettes, des ordinateurs, des téléphones portables. La lecture idéale de Made in China doit donc se faire sur l'un de ces supports.

Il s'agit en clair « d'aérer » le livre...

J'essaie en tout cas. Faire entrer de l'air mais aussi de l'eau et tant d'autres choses. Ce mélange entre les deux mondes m'intéresse. Lui seul peut donner de la respiration à un livre.



 
 
Danchez © Laura de Clippele
« Il faut être ouvert, être prêt à accueillir le hasard dans son œuvre. Au lieu d'être perturbé par les accidents de la vie, ouvrons-leur les bras. » « Ici, j'ai voulu terminer le livre par un film. C'est inédit. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Made in China de Jean-Philippe Toussaint, Minuit, 2017, 187 p.
 
2017-12 / NUMÉRO 138