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2017-11 / NUMÉRO 137   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Nicolas d’Estienne d’Orves ou la tradition du roman populaire 


Par Laurent Borderie
2017 - 09
En 2014, Nicolas d’Estienne d’Orves livrait un fantastique roman, Les Fidélités successives, dans lequel il dressait le portrait d’un jeune provincial qui se hissait au plus haut de la société parisienne collaborationniste de la Seconde Guerre mondiale. Ce jeune Rastignac qui n’avait pas choisi la meilleure heure pour son moment de gloire entraînait le lecteur dans une folle odyssée. Avec La Gloire des maudits, l’écrivain nous livre une nouvelle exploration de ces héros de la mauvaise heure. Il situe son intrigue dans les années 50 et narre l’histoire d’une jeune femme, Gabrielle Valoria, fille d’un dandy qui a baigné dans la collaboration et l’a payé de sa vie. Gabrielle survit avec son frère dans le merveilleux appartement laissé par son père jusqu’au jour où elle reçoit des lettres anonymes qui l’enjoignent d’enquêter sur la vie de Sidonie Porel, la plus grande écrivaine de l’époque. Cette gloire littéraire est le seul personnage fictif dans la foule d’écrivains, d’éditeurs et autres gloires perdues de l’Occupation que Gabrielle va être amenée à rencontrer dans cette folle aventure. Elle croisera tout ce que Paris compte comme grandes plumes, ainsi que tous les déclassés de la IVe République, encore stigmatisés pour avoir plongé dans le marigot de l’Occupation. Gabrielle réussit à démêler l’écheveau de la vie compliquée de Sidonie Porel mais ne comprend toujours pas la mission qui lui a été confiée. Aidée dans son œuvre par son tendre ami Charles, elle se frotte au milieu littéraire le plus foisonnant du XXe siècle. C’est là que repose tout le talent de Nicolas d’Estienne d’Orves (que le milieu littéraire appelle « Néo »), dans cette apparente facilité qui semble couler de sa plume pour mêler les héros fictifs avec Chardonne, Morand, Vilmorin, Gallimard, Queneau, Rebatet, Dorgelès… Les coups de théâtre ne manquent pas, la documentation de l’auteur est rigoureuse, laissez-vous porter par ce fabuleux talent de conteur qui vous entraîne dans une douce folie et s’inscrit, jusqu’à la fin, dans la lignée des grands feuilletonistes du XIXe. On ne s’ennuie jamais à lire ce style d’une grande fluidité qui nous transporte et nous fera regarder François Mitterrand d’un autre œil. « Néo » prépare un troisième roman dans cette veine : on salive déjà !

En lisant La Gloire des maudits, on ne peut s’empêcher de penser au roman Les Fidélités successives, comme si la période la Deuxième Guerre mondiale et l’après-guerre était un formidable terreau littéraire.

J’ai effectivement pensé ce roman comme un prolongement du précédent, et non comme une suite. Les deux livres peuvent se lire indépendamment, mais se complètent par effet de miroir. Le premier traitait des années 40, celui-ci des années 50. Et j’envisage une trilogie, avec un roman à venir sur les années 60. Tous ayant en effet pour terreau les ambiguïtés et les choix de l’Occupation…
 
Cependant, ce n’est pas dans le camp des « vainqueurs » que vous situez vos intrigues, mais plutôt dans celui de ceux qui ont fait le mauvais choix. C’est un champ d’investigation moins exploré. Pourquoi ce choix ?

Je ne sais pas si c’est moins exploré. Dans les contes de fées, ce qu’on aime c’est ce qui fait peur, ce qui dérange : c’est l’ogre, pas sa victime. Moi je ne décris pas des ogres, mais des gens qui le deviennent, souvent malgré eux, au contact avec les événements, par nécessité, pour des besoins parfois très défendables. C’est précisément cela qui me passionne : comment une circonstance (historique, familiale, sociale, etc.) pousse un homme ordinaire à devenir un salaud, un traitre, un assassin… 
 
D’aucuns objecteront que vous portez pourtant un nom illustre de la Résistance ; cela vous libère peut-être ?

Il est évident que mon « pedigree » m’a toujours poussé vers cette période. Mais je ne m’en suis jamais servi de bouclier. Je n’ai aucun problème moral avec mes intrigues, qui aiment précisément à gratter là où ça fait le plus mal. D’une manière générale, mes romans sont amoraux, comme l’est la vie. La morale est une donnée relative ; elle est comme la trahison selon Talleyrand : « une question de dates ». 

Parlons de vos héros justement, Gabrielle est marquée par le fer de l’activité « collaborationniste » de son père ; ses fréquentations, hormis Charles, ont tous baigné dans le marigot de la Deuxième Guerre mondiale. Vous dressez habilement le portrait d’une France qui se cherche encore dans les années 1950, une France qui a voulu tout oublier des années passées mais qui se construit sur un terreau bien peu solide. Pourquoi évoquer cette France qui n’a pas fait son procès ?

Les années 50 sont très difficiles à cerner et à « mettre en scène » dans un roman. Sous l’Occupation, tout est trouble, mais tout est paradoxalement très tranché. Il y a les salauds patentés, les héros revendiqués et ceux qui grenouillent entre les deux. Dix ans plus tard, impossible de savoir qui est qui. Le pays entier a mauvaise conscience, chacun a quelque chose à se reprocher (ou à reprocher à son voisin), mais tout le monde veut aller de l’avant. Les règlements de comptes sont passés, on veut oublier, mais chaque coin de rue porte les stigmates de ce qui s’est passé ici, il y a si peu de temps. Le plus étonnant c’est qu’aujourd’hui, 75 ans après les faits, ces ambiguïtés sont encore présentes. On n’en finit pas d’essayer de déterrer les cadavres tout en s’efforçant de les oublier. Et c’est cette balance perpétuelle, ce va-et-vient entre le devoir de mémoire et l’amnésie, qui me passionne… 

On croise une romancière fictive, Sidonie Porel, qui pourrait concentrer à elle seule une partie de l’histoire de la littérature des années 1920 à 1950 et qui règne sur un monde réel peuplé de tous les grands écrivains de l’époque dont vous tracez un portrait sans concession. Nombreux sont ceux qui n’ont rien dit, peu fait, peu agi durant la guerre…

Ce livre ne dresse en aucun cas le procès du milieu littéraire de l’époque. Je ne cherche jamais à juger, juste à raconter. Mais le milieu littéraire me passionne depuis toujours, j’y passe aujourd’hui une bonne partie de ma vie et je trouvais très excitant de mettre en scène celui qui a présidé au mitan du XXe siècle. D’un certain point de vue, c’est un âge d’or de la littérature et de l’édition ; une époque où les livres avaient une vraie influence, un vrai succès. Avec des personnalités très fortes, des combats très violents, des échanges brillants et assassins. Sidonie Porel est un personnage fictif (un mélange de Colette, Beauvoir et Triolet, avec une louche de perversité en plus), mais je l’ai entourée de figures réelles : Chardonne, Morand, Vilmorin, Gallimard, Queneau, Rebatet, Dorgelès, Galtier-Boissière, etc. J’aime les grandes reconstitutions à la Guitry, du genre « si Versailles m’était conté », où l’histoire se drape dans une espèce d’esprit frondeur et ironique, tout en suivant son cours naturel… 
 
Est-ce en décrivant une telle scène de délibération du jury du prix Goncourt que vous pensez l’obtenir ?

C’est une scène de complète invention que je me suis énormément amusé à écrire. J’ai décrit les jurés comme une bande de pensionnaires vachards qui préparent un canular. Cela n’a (je pense) pas grand-chose à voir avec ce qui se passe aujourd’hui, et qui est (je pense) autrement plus sérieux…
 
Ce livre est un remarquable hommage à la littérature. Les propos que tient Sidonie Porel sont-ils ceux que vous pourriez tenir ?

Ce sont les passages les plus intimes du roman. J’ai mis dans la bouche de Sidonie une déclaration d’amour au travail d’écriture, à cet acte quotidien d’écrire qui est le mien, chaque jour, depuis bientôt vingt ans.
 
Ce roman s’inscrit dans la vieille tradition des feuilletons du XIXe avec tous les ressorts, les effets de surprise, les coups de théâtre, les enfants cachés… On est à la fois chez Sue et Leblanc. C’est là votre volonté de renouer avec ce style qui nous sort du roman « masturbateur » ?

J’aime cette tradition du roman populaire, du roman qui kidnappe son lecteur et l’entraîne avec lui, lui faisant oublier qu’il lit un livre. Au plus haut de mon Panthéon je place Le Comte de Monte-Cristo, et je suis un amoureux des Leroux, Leblanc, Renard, Sue, Ponson… Je ne cherche pas à renouer avec ce genre, je suis simplement incapable d’écrire autre chose !

On se dit, en lisant ce roman, qu’il serait passionnant de l’adapter pour l’écran…

J’adorerais, bien entendu ! Mais je ne l’ai pas écrit pour ça. Disons que je prépare mes romans comme des scénarios (avec un plan, des fiches sur les personnages, etc.) pour leur donner un rythme et une efficacité cinématographiques. Mais sans jamais négliger la dimension littéraire du travail, bien sûr !
 
Vous êtes considéré comme un auteur à part, un amoureux des salauds lumineux pourquoi ce choix ?

Mon amour des ogres, encore et toujours…
 
Vous êtes un lecteur avisé. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la littérature ?

Je suis un lecteur avisé des textes du passé. J’aimerais lire la production actuelle, mais je n’en ai pas le temps. Mes romans demandent une grosse documentation et je passe donc chaque jour des heures avec les « mots ». Voilà pourquoi le soir, au lieu de lire, je vais à l’opéra, au cinéma, et (surtout) je dévore des séries télévisées qui sont pour moi des modèles de construction dramatiques et les véritables héritiers du grand roman populaire du XIXe siècle !

BIBLIOGRAPHIE

La Gloire des maudits de Nicolas d’Estienne d’Orves, Albin Michel, 2017, 530 p.
 
 
© Claude Truong-Ngoc
« C’est ce va-et-vient entre le devoir de mémoire et l’amnésie qui me passionne. » « Je ne décris pas des ogres, mais des gens qui le deviennent, souvent malgré eux. »
 
2017-11 / NUMÉRO 137