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Entretien
Enfance des barbaries ordinaires
Penseur universel, Hubert Haddad est un fakir de la littérature. Sa plume épouse l’abject du monde et s’élance dans une tension poétique extrême entre imaginaire et crue réalité.

Par Ritta Baddoura
2012 - 08
Né à Tunis en 1947, Hubert Haddad rejoint à l’âge de 5 ans ses parents en France. Les épreuves qui ont marqué son enfance traversent son récit Camp du bandit mauresque (Fayard 2005). À la fin de l’adolescence, c’est la poésie qui le capture. Il fonde alors la revue Le Point d’être dans la mouvance du surréalisme. Depuis Un rêve de glace (Albin Michel, 1974, Zulma 2005), Haddad entre dans une période de création foisonnante dont il n’est jamais sorti : romans, recueils de nouvelles, essais sur l’art ou la littérature, pièces de théâtre et recueils de poèmes se succèdent. Il est aujourd’hui considéré comme un acteur central du renouveau de la nouvelle dans la littérature française. Son œuvre est saluée par de nombreux prix, notamment le Grand Prix du roman de la SGDL 1998 pour La condition magique (Zulma 1998), le prix des Cinq continents de la Francophonie 2008 et le prix Renaudot Poche 2009 pour le magnifique Palestine (Zulma 2007).

Hubert Haddad, à la fois centré sur les sources de l’imaginaire et penché sur les déchirures de l’actualité, explore dès ses premiers ouvrages les territoires critiques de l’histoire qu’il balise au souffle du mythe antique ou contemporain. Sa pratique de l’écriture est fougueuse, plurielle, et conjugue la finesse de l’érudit à la gaieté ludique. En témoignent L’univers (Zulma 2009), premier roman-dictionnaire salué comme œuvre majeure par les critiques, ou Le Nouveau Magasin d’écriture (Zulma 2006), lequel décline réflexion sur les livres et les auteurs, ainsi que jeux littéraires inédits.

Dans Opium Poppy, Hubert Haddad nous plonge dans la mémoire torturée et amnésique d’un enfant afghan : Alam. Depuis le centre de rétention pour mineurs sans papiers de la banlieue parisienne où il se trouve et duquel il ne tarde pas à s’échapper, Alam entraîne les lecteurs le long d’une errance labyrinthique aussi hypnotique que cruelle : champs de pavot, montagnes arides et villes poussiéreuses afghanes, entrecoupés de trajectoires clandestines vers Istanbul ou Rome, se déversant dans Paris et ses banlieues aux couleurs et parfums d’égout. Les personnages les plus abjects comme les plus purs croisent le regard de Alam dans un monde qui confond adultes et enfants. Les petites guerres des petits seigneurs de la guerre côtoient les grandes. Les petites perversions du quotidien côtoient l’horreur à feu et à sang. Seule la mort fait la loi et Alam, qui n’a que dix ou onze ans, a déjà pactisé avec elle. 

Les questions de l’identité et de l’exil se posent dans Opium Poppy comme dans tous vos romans. Ici, c’est autour du pavot, emblème de pouvoir, de corruption, de guerre et de mémoire perdue, que se noue l’intrigue.
 
Il s’agit de l’histoire d’un enfant à l’abandon qui cultive comme beaucoup de paysans afghans le pavot. Un paysan afghan vend la résine de pavot à 30 dollars, au même prix que des graines de tournesol, une misère ! Comme les cultures ouvrières sont anéanties par les bombardements et les jeux des seigneurs de la guerre, les enfants, ici comme ailleurs, s’en trouvent captés. Il y a environ 500 000 enfants-soldats dans le monde. Ce drame de l’enfant-soldat, j’avais envie d’en parler. Au Congo comme ailleurs, on attrape et recrute les enfants à la sortie de l’école. Sur cette planète, si on n’est pas bien né, dans la bourgeoisie ou l’argent, on est dans l’abandon dès qu’on nous sort de notre lopin de terre. Dès que les gens sont déplacés, ils doivent accomplir des exploits pour s’en sortir. De plus, il y a une hystérie collective contre les individus différents ou marginaux, la société a besoin de boucs émissaires et de brebis galeuses. Cette réalité sociopolitique est universelle et vient redoubler l’exil originel qui est notre commun partage. 

Pourquoi avoir choisi l’Afghanistan pour parler des enfants-soldats ? 
 
À Paris, sous une bouche de métro non loin du canal Saint-Martin, vivent des enfants afghans. C’est en les voyant que l’idée m’est venue. Je suis allé au Rwanda où j’ai pu apprendre de près les désastres du génocide et le drame des enfants-soldats. Mes émotions étaient trop fortes et trop proches. Il me fallait plus de distance pour pouvoir écrire. Diwani, qui apparaît dans Opium Poppy, existe. Elle a vécu tout ce que je décris dans le récit.

Vous écrivez : « La vie résulte d’un long, si long infanticide. »
 
Nous sommes dans un monde où l’enfance est martyr. Dans Le Chevalier Alouette (éditions de l’Aube 1992, Fayard 2001) que j’ai écrit il y a quelques années, un petit gitan du temps de la Révolution française prend conscience de cela et fonde une société secrète d’enfants qui s’entraident face au monde adulte ogresque. Cela m’a permis de réfléchir autrement à la Révolution française qui a dû traverser un siècle pour parvenir à un semblant de démocratie. On garde en nous inscrite cette chose effarante qui est que pendant longtemps, les enfants n’étaient pas destinés à vivre. Le monde adulte, parental, patriarcal, n’avait pas confiance en l’enfance parce que la plupart des enfants mouraient. Il y a un côté abrahamique dans tout cela. Le monde adulte est toujours dans un rapport un peu sacrificiel à l’enfance. 

Le personnage principal de Opium Poppy répond au prénom de « Alam » : cela signifie-t-il douleur, drapeau, monde, ou tout cela à la fois, en arabe ? 
 
Alam c’est tout ce que vous voulez. Je préfère a priori ne pas charger les mots de symboles et laisser l’inconscient travailler. Sinon on est vite prisonnier de quelque chose d’artificiel. Je ne pensais pas à un sens précis quand j’ai choisi Alam. Ce n’est qu’après que j’ai vu que cela pouvait avoir plusieurs significations. Ce qui est important, c’est que ce garçon de dix ans, amnésique et mutique, se retrouve dans un centre de rétention pour les jeunes immigrés sans papiers. Une psychologue lui lit une liste des noms les plus populaires en Afghanistan. Comme il semble réagir au nom de Alam, elle le nomme ainsi. Le lecteur découvrira que Alam, ce n’est pas lui, mais qu’il accepte de porter ce prénom quand même.

Le thème de la gémellité, central dans votre œuvre, revient dans Opium Poppy en particulier à travers ce prénom. Partage, confusion ou ambivalence, c’est dans l’aller-retour entre les deux Alam que les tournants décisifs du récit s’opèrent.
 
Le double est très présent dans mon travail. C’est une hantise qui s’est concrétisée plusieurs fois de manière très mystérieuse dans ma vie. J’ai perdu vers l’âge de douze ans une carte d’identité qu’on venait de me fabriquer. Quelques jours plus tard, un garçon de mon âge et son père sonnent à notre porte. Ils avaient trouvé ma carte : le fils s’appelait Hubert Haddad comme moi. Sur le plan littéraire, je suis plutôt de l’avis de Proust ; au fond le biographique n’est pas nécessaire dans l’œuvre. La recherche devient un organisme où les éléments de la mémoire laissent certes des traces qui se fondent dans le corps du texte, mais cet organisme a sa vie propre. Par ailleurs, à partir du moment où on est dans la désignation, dès lors que l’on parle, on est obligé de se dédoubler. Ce dédoublement est quasi ontologique. Baudelaire a merveilleusement parlé de ce dédoublement intérieur où l’un regarde avec stupeur, l’autre lui-même agir. Alam le Borgne par exemple est un personnage qui est dans l’ambivalence la plus extrême : il peut faire le bien le plus beau comme l’horreur la plus grande. 

Alam fut surnommé dès sa petite enfance : « L’Évanoui ». Plus tard, sa mémoire et son identité s’évanouissent aussi. La référence au soufisme est présente dans ce roman. « L’Évanoui » ne peut-il être considéré comme l’un des noms d’Allah ?
 
Cela peut être en effet un des noms de Dieu dans le soufisme. L’un des reproches qu’on a faits au soufisme est l’identification à Dieu. Mais il ne s’agit pas de cela. Il s’agit plutôt de la disparition en Dieu : devenir l’évanoui en l’Évanoui. Atteindre l’éveil absolu où il n’y a plus personne.

Vous écrivez, ce qui n’est pas sans rappeler Mahmoud Darwich : « Il n’y a pas d’issue. L’exil est une prison » laquelle dans ce roman est à l’échelle du monde… 
 
Nous sommes tous plus ou moins dans un état comateux par rapport à la prise de conscience quant à la réalité du monde. Cette réalité est une forme d’exil, et cela sans nulle référence au religieux. Parce que nous sommes des êtres de langage. Nous sommes dans l’espace symbolique. Nous vivons sur un plan d’absence. Le langage est là pour nommer l’absence. Les moments de contact au monde sont extrêmement rares. Sinon, nous sommes toujours à rêver le monde, dans le lointain du langage, en exil.






 
 
© Sophie Bassoul
« Il y a une hystérie collective contre les individus marginaux, la société a besoin de brebis galleuses. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Opium Poppy de Hubert Haddad, Zulma, 2012, 176 p.
 
2019-10 / NUMÉRO 160