FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2018-07 / NUMÉRO 145   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Entretien
Akira Mizubayashi, étranger à sa langue
Akira Mizubayashi occupe une place à part parmi les écrivains japonais. Il écrit et s’exprime dans la langue de Molière (ou plutôt de Rousseau) avec une aisance et une subtilité admirables, qui lui ont valu de nombreux prix, dont celui du rayonnement de la langue et de la littérature françaises de l’Académie française.

Par Georgia MAKHLOUF
2012 - 06
Écrivain et traducteur japonais, Akira Mizubayashi est né en 1952. Après des études à l’université nationale des langues et civilisations étrangères de Tokyo, il part pour la France en 1973 et suit à Montpellier une formation pédagogique pour devenir professeur de français. Il reviendra en France en 1979 comme élève de l’École normale supérieure. Depuis 1983, il enseigne au département d’études françaises de l’université Sophia à Tokyo. Il a publié six essais littéraires en japonais, mais Une langue venue d’ailleurs est son seul livre en français. Dans cet ouvrage admirable, sorte d’autobiographie linguistique, la langue française n’est pas seulement le sujet du récit, elle en est également le personnage principal. Nous l’avons rencontré pour un entretien plein de grâce et de courtoisie.

Vous expliquez votre désir d’apprendre le Français comme résultant d’un mal-être de nature non pas psychologique mais linguistique. Vous dites que vous perceviez la langue japonaise comme une langue « fatiguée, pâle, étiolée », frappée de caducité en quelque sorte. 

Cette difficulté à se loger dans sa propre langue est liée au contexte des années 68/70 au Japon. Je ne suis pas anti-soixante-huitard, mais le discours social et politique de ces années-là était extrêmement stéréotypé. Les mêmes mots, les mêmes expressions étaient ressassés ; je les percevais comme vides de sens. Au lycée où je me trouvais, mes camarades étaient militants et leur façon de s’exprimer était le résultat d’une imitation bête et simple de ce qu’ils entendaient. La politique occupait tout le terrain, le discours dominant me semblait frappé d’inauthenticité et je suis devenu méfiant à l’égard de l’utilisation publique des mots. L’exception, c’était la famille. La parole se libérait uniquement dans ces moments-là. C’est dans ce contexte que j’ai découvert le philosophe japonais Arimasa Mori, et avec lui, une langue japonaise très différente de celle que j’entendais autour de moi. Mori vivait à Paris et dans ses écrits, il traitait de la langue et de la culture françaises. Il avait pris de la distance par rapport à sa langue maternelle et cette distance lui permettait de tenir un autre type de discours, à partir d’autres lieux d’énonciation. Il maniait ainsi une langue japonaise magnifique qui m’a séduit, et il était par ailleurs profondément engagé dans la langue française ; vers la fin de sa vie, il écrira même son journal intime en français. C’est la distance prise par rapport au Japon et à la langue japonaise qui lui a permis de s’exprimer différemment au sein de cette langue. Et c’est lui qui m’a ouvert la voie vers le français. 

Vous dites que vous souffriez dans votre langue, que vous étiez en guerre avec votre langue. Comment cela se manifestait-il ?

En disant cela, j’ai voulu exprimer le sentiment d’être en contradiction avec ma langue. Cela se manifestait par le mutisme, la perte de l’envie de parler, et c’est cela qui m’a conduit vers le Français. Ma parole s’est libérée à l’intérieur de cette langue étrangère. À présent, je cohabite avec ma langue maternelle de façon apaisée et j’écris dans les deux langues. Le détour par le français a été extrêmement salutaire pour moi. 

Dans votre cheminement vers le français, il y a eu trois rencontres déterminantes : Mori que vous évoquiez à l’instant, mais aussi Rousseau et Mozart. Cette « trinité » a de quoi surprendre.

En ce qui concerne Mozart, il y a toute l’histoire musicale de la famille. Mon frère a fait du violon dès l’âge de 4 ans et j’ai été initié au piano assez tôt. La musique était très présente chez nous. Pourquoi donc la musique occidentale, direz-vous ? Parce que mon père était en résistance face aux autorités japonaises, au Japon nationaliste des années 40 dans lequel l’Occident était l’ennemi par excellence, et son intérêt, voire sa passion pour la science moderne et la musique occidentale était l’expression de sa résistance. L’écoute clandestine de la musique occidentale était donc un acte d’opposition politique fort. J’ai profité de tout cet enseignement musical dès l’âge de 10 ans, j’ai été initié à l’opéra grâce à mon frère qui avait monté des opéras avec des amis. J’ai donc découvert Les noces de Figaro bien avant le français. Et cet opéra m’a communiqué un sentiment d’authenticité, d’adéquation entre les personnages et les airs qu’ils chantaient. Il m’a semblé que dans cet opéra, il n’y avait pas d’écart mensonger entre l’être et le paraître. Et c’est ce que je retrouverai chez Rousseau. Jean Starobinski, commentateur fondamental de l’œuvre du philosophe, entreprend une lecture critique de Rousseau dont le pivot est ce divorce être/paraître. Pour moi, Mozart met en musique cette thématique et Rousseau nous en propose la version littéraire. Cette « trinité » peut donc paraître étrange, elle n’en a pas moins une forte cohérence pour moi. 

Le divorce entre l’être et le paraître que vous évoquez, il me semble qu’il est, à l’inverse, très présent dans la culture japonaise au travers de ses multiples rituels, de la théâtralité des rapports sociaux, de l’importance primordiale de la communauté par rapport à l’individu.

Oui, c’est exact. La culture japonaise est codifiée à l’extrême. L’individu y disparaît au profit du groupe. Le point de départ, c’est la communauté ; c’est elle qui détermine la place occupée par le sujet. Et c’est le détour par la langue et la culture françaises, et surtout ma rencontre avec les écrivains des Lumières qui m’en ont fait prendre conscience. Ma difficulté à me loger dans la langue japonaise renvoie sans doute à sa dimension ritualisée à l’extrême. Il existe chez nous des formes culturelles qui rassurent tout le monde mais derrière lesquelles l’individu disparaît. Apprendre le français m’a permis d’objectiver ce que je ressentais au fond de moi-même, ce malaise initial. 

Vous établissez un lien entre cette relation particulière de la culture japonaise au statut de l’individu et ce qui s’est passé à Fukushima. Pouvez-vous l’expliquer davantage ?

Ce qui compte avant tout au Japon, c’est la paix de la communauté, c’est la dynamique consensuelle. L’homogénéité parfaite des opinions est une fiction qu’il faut maintenir à tout prix. Il est donc intéressant d’observer comment la communauté va se comporter face aux opinions minoritaires, face à ceux qui pensent autrement. Deux stratégies sont possibles : la persuasion, qui implique que l’individu finit par abandonner sa position et épouse les idées de la majorité ; ou l’exclusion si l’individu maintient sa position différente. Ce type de communauté croit que la vérité se trouve nécessairement du côté de la majorité. On est à l’opposé des principes démocratiques : dans une démocratie, le respect des opinions minoritaires est essentiel puisqu’il est admis que celles-ci peuvent détenir une part de vérité. Mais au Japon, on cherche à tendre vers la cohésion parfaite, on sacralise le consensus au point que la communauté n’est amenée à changer d’avis que si elle est confrontée à une catastrophe. C’est ce qui s’est passé avec le désastre de la bombe atomique ; et c’est ce qui s’est produit à Fukushima. La catastrophe seule a permis que le consensus soit remis en cause, que soit contesté le mythe de la sécurité absolue des centrales nucléaires. 

Mais Fukushima a également été l’occasion, pour le monde entier, d’admirer le comportement exemplaire des Japonais dans cette situation extrême. 

Oui, c’est l’autre face du même phénomène. Le calme, la dignité, l’absence de pillages, la discipline face à la catastrophe, tout cela est bien l’autre aspect de ce phénomène très grave qu’il importe d’interroger et de comprendre. 

Pour autant, votre amour de la langue et de la culture françaises ne vous amène pas à n’avoir qu’un regard admiratif à l’égard de la France. Vous êtes même assez critique de certains comportements que vous observez ici et qui vous « horrifient » dites-vous.

Ce qui m’horrifie en France, c’est le caractère conflictuel des relations. Quand l’individualité s’affirme, les individus rentrent plus facilement dans des relations conflictuelles. À l’école japonaise, on dispense des cours de civisme et de morale, on enseigne aux enfants comment ne pas déranger les autres, on leur transmet ce souci de rester en paix. Alors qu’en France, l’agressivité latente est toujours perceptible et elle peut émerger dans n’importe quelle situation, un bus bondé par exemple. Hobbes disait bien que l’état de nature est un état de guerre et que pour pacifier la société, il faut un contrat social. La vérité de cet énoncé me saisit quand je suis en France : il faut absolument un artefact social pour que les individus cohabitent malgré leurs aspirations individuelles à la liberté et à l’autonomie. Je suis le fils d’un homme qui a souffert de la dictature d’un système qui ignore l’individu et j’ai eu besoin d’aller vers la culture française et les auteurs des Lumières pour me construire. Mais pour reprendre le mot de Régis Debray, la société française est devenue « tout à l’égo » ; il n’y a pas assez de transcendance en France, alors qu’il n’y a pas assez d’individus au Japon. 

Mais la France que vous aimez, c’est laquelle ?

C’est celle de la Déclaration des droits de l’homme, c’est celle des Lumières bien sûr. J’ai récemment été invité à prendre la parole aux entretiens de Royaumont et l’on m’avait donné pour thème : « Aimer la France ». Or je ne suis pas sûr d’aimer la France. Je suis sûr en revanche d’aimer le français. C’est pourquoi j’ai intitulé mon intervention « Aimer la France et au-delà ». Vous savez, je suis étranger ici et là. Je suis sorti de l’univers japonais, mais je n’adhère pas pour autant à l’univers français. Je suis à présent extérieur aux deux cultures. Être étranger, c’est ne jamais être chez soi. À cet égard, je me sens une grande proximité avec Edward Saïd qui a beaucoup écrit là-dessus et qui cite Hugues de Saint-Victor, un moine saxon qui dit que c’est celui qui ne se sent plus nulle part chez lui qui a atteint la vraie sagesse. 

Évoquant cette période de votre vie où vous réagissiez au bavardage généralisé par le mutisme, vous écrivez que la littérature a été votre refuge face à « l’arrogance de la loquacité ambiante » parce qu’elle tendait vers… le silence.

À l’intérieur du bruit fracassant des paroles socialisées, monétarisées, je ne parle pas. Il y a un silence qui correspond à l’authenticité des êtres, un silence qui bruit de mots. La littérature prend en charge ce silence. Les individus qui gardent le silence vont s’exprimer dans une autre langue. À l’intérieur de chaque langue nationale, la littérature s’exprime dans une langue étrangère. Proust le disait bien, que toutes les grandes œuvres sont écrites dans une langue étrangère. 





 
 
© C. Hélie / Gallimard
« À l’école japonaise, on transmet aux enfants ce souci de rester en paix. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Une langue venue d’ailleurs de Akira Mizubayashi, Gallimard, 268 p.
 
2018-07 / NUMÉRO 145