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2019-06 / NUMÉRO 156   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Lydie Salvayre : écrire en terrain étranger
Fille de parents républicains espagnols exilés en France, Lydie Salvayre vient de faire paraître au Seuil son dernier livre, Hymne. L’occasion d’une rencontre et d'un partage, dans une incroyable fluidité, de la justesse et la précision de son regard sur les choses, sur ses chemins d’écriture et sur la façon dont ceux-ci croisent la vie et la rendent plus intelligible. Et plus heureuse aussi.

Par Georgia Makhlouf
2012 - 01
Lydie Salvayre est née en 1948 de parents républicains espagnols exilés dans le sud de la France depuis la fin de la guerre civile. Elle passe son enfance près de Toulouse, dans le milieu modeste d’une colonie de réfugiés espagnols. Le français n’est pas sa langue maternelle, mais elle se l’approprie par la littérature. « J’étais animée d’un refus extraordinaire des conditions d’infériorité culturelle dans lesquelles je vivais. Il se trouve que, par un hasard insensé, je me suis mise à lire des livres. Et tout ce qu’il y avait en moi de solitaire et de malheureux s’est inversé en force », dira-t-elle plus tard. Elle poursuit des études de lettres à l’Université de Toulouse, avant de s’inscrire en 1969 à la faculté de médecine. Elle se spécialisera en psychiatrie. Elle exerce depuis lors ses deux métiers avec une égale passion. Tous deux la nourrissent et se réconcilient en elle. Elle a publié plus d’une quinzaine d’ouvrages qui ont tous rencontré un accueil très favorable de la critique et trouvé leur public, un public d’aficionados. La Compagnie des spectres a reçu le prix Novembre et a été élu meilleur livre de l’année par la revue Lire en 1997. Elle a également obtenu le prix François Billetdoux pour son précédent roman B.W. Son œuvre est traduite dans une vingtaine de langues.

Je vous propose de conduire cet entretien en prenant comme point de départ, non pas son sujet majeur, mais le sous-texte qui s’y tisse en filigrane et dans lequel vous dévoilez, par bribes, des choses qui parlent de vous.

C’est étonnant que vous choisissiez ce point de vue ! Ce texte est une louange. Quand on adopte ce registre, on doit disparaître en tant que personne pour laisser la place à l’autre, objet de la louange. Néanmoins, comment faire la louange de quelqu’un d’une voix neutre, distanciée, alors même qu’il s’agit de s’engager ? Il me fallait donc trouver un équilibre entre moi et mon sujet, un dosage subtil entre les émotions de l’écrivain admirateur et le personnage admiré. C’était là une de mes difficultés. Et je vous fais là une confidence, mais figurez-vous que la veille même de remettre mon texte définitif à l’éditeur, j’ai supprimé seize pages où je parlais de moi ! Certains qui connaissaient la première version s’en sont étonnés et il m’est arrivé moi-même de le regretter, mais cela m’a paru plus juste. 

Vous écrivez dans les toutes premières pages : « Il me faut aller désormais vers ce qui, entre tout, m’émeut et m’affermit, vers tout ce qui m’augmente, vers les œuvres admirées que je veux faire aimer et desquelles je suis, nous sommes, infiniment redevables. » Faut-il y voir un changement de cap dans vos chantiers d’écriture ?

Sans doute. Jusqu’à présent en effet, je corrigeais mes émotions, mes affections, mes admirations, par l’ironie. Dans tous mes textes précédents, je suis dans le sarcasme et la dérision, y compris à l’égard de toutes les choses qui m’importent. C’est sans doute une forme de pudeur. J’aime l’ironie qui permet de dire sans dire, qui met de la distance, qui ne se prend pas au sérieux, mais comme disait Deleuze, nous sommes malades de ne pas savoir admirer. Il dit aussi que l’admiration est la seule voie d’accès à l’œuvre des autres, quitte à les contester par la suite. Rilke dit également des choses semblables. Pour ma part, j’ai décidé là d’avoir le courage de mes émotions et de mes admirations. Il existe une tradition littéraire française de la louange : je pense à Hugo sur Shakespeare, à Ponge sur Malherbe, à Michon sur Faulkner… Admirer l’autre, c’est aussi se découvrir soi-même, c’est ouvrir des chemins qui nous mènent à nous-mêmes. Mais aujourd’hui, la littérature contemporaine est dominée par l’ironie, le sarcasme, la dérision ; la louange et l’admiration ne sont pas dans l’esprit du temps. 

Ce texte est néanmoins proche de votre livre précédent, BW, qui est aussi un hommage.

Oui, en effet. Vous savez, Nietzche écrit que lorsqu’il écoute Bizet, il se sent meilleur philosophe. De la même façon, je sais mieux ce qui me fait du bien, ce qui me rend meilleure. Et en écrivant BW, j’étais heureuse. Quand je suis dans ce que j’aime, je me sens meilleure que lorsque je suis dans la rancœur et le ressentiment. Je ne sais pas où m’emmènera mon prochain livre, mais j’en suis là, aujourd’hui, dans mon parcours d’écrivain. 

Vous dites qu’avec ce livre, vous allez sur un continent autre, loin de la littérature qui vous a toujours accompagnée. Pourtant, vous vous êtes toujours aventurée, me semble-t-il, sur des terrains étrangers, vous avez toujours eu la volonté d’explorer des langues autres, des univers psychologiques sociaux ou professionnels qui vous étaient totalement inconnus, flics, notaires, cadres supérieurs, meurtriers…
 
Bien sûr, et c’est sans doute le propre de la littérature que d’aller en territoire étranger, que d’aborder l’autre, même quand il nous est le plus proche, en tant qu’il nous reste étranger. Mais j’étais, pour ce livre-là, en perte totale de maîtrise. Je ne suis pas une spécialiste du rock et j’avais le sentiment que, là plus encore qu’ailleurs, j’étais privée de repères, et ça me faisait peur autant que ça m’exaltait. Traduire la musique dans l’écriture est impossible : la musique est de l’ordre de l’ineffable ; mais cette impossibilité même m’était attrayante. Je ne voulais écrire ni un texte de spécialiste, avec le jargon d’usage, ni un texte de dévote, ni un texte de fan. Je voulais tout simplement restituer la force inouïe de cette musique et surtout son rythme. Le rythme était ici le défi principal. Je me disais : si le rythme de Hendrix m’affecte dans mon écriture, j’aurais réussi mon pari. Ce travail m’a appris que la beauté de la littérature est rythmique. Et je reviens à Malherbe que Ponge cite dans le beau livre qu’il lui consacre : « Beauté, mon beau souci, de qui l’âme incertaine a, comme l’océan, son flux et son reflux. » Nous, écrivains, nous devons absolument faire en sorte que la littérature soit rythmique. Donner à entendre le souffle de l’autre, le rythme de l’autre, me paraît beaucoup plus important que l’histoire que l’on raconte. 

Vous faites état, p. 209, de votre relation conflictuelle à votre père, de vos affrontements fréquents. Cette relation apparaît sous diverses formes dans votre œuvre au travers de figures paternelles, de figures d’autorité souvent terribles, parfois monstrueuses. Pourtant, ce que l’on sait de votre père peut aussi forcer l’admiration, lui qui, issu d’une famille franquiste et bourgeoise, prend tous les risques pour s’engager aux côtés des républicains et perd, au passage, son pays, son milieu et sa langue.

Mon père a sans doute beaucoup souffert. Il ne s’est jamais intégré en France, un pays dont il ne connaissait pas les codes, il parlait mal le français, il était très isolé ; sa rupture avec son propre père et son milieu social a été infiniment douloureuse, il s’est retrouvé à travailler comme ouvrier alors qu’il était un « señorito ». Il a payé beaucoup trop cher son engagement politique. Mais cet engagement dans le communisme était d’autant plus féroce que mon père n’y était pas destiné. Cela l’a rendu dogmatique, rigide, dur, et nous avons eu, durant mon adolescence, des conflits violents. Je crois que c’était un homme très malheureux. Mais en même temps, et ça je peux le dire aujourd’hui, il nous a bien élevées, il nous a donné le sens du politique. Ma relation avec lui est très complexe. 

De votre mère vous dites à l’inverse que sa bonté vous autorise à écrire et que sa sévérité guinde votre prose. 

Ma mère n’est pas pour rien, je crois, dans le fait que j’écrive dans une langue « tenue », une langue française qu’on pourrait dire classique, riche sur le plan lexical, et qui ne rechigne pas à faire usage de l’imparfait du subjonctif. Écrire dans une langue riche, dans une langue tenue, c’est servir la république, disait Ponge. La langue rock, la langue jeune, la langue familière dont certains font usage aujourd’hui, je ne peux pas me l’approprier. 

Vous aimez, à l’inverse, travailler des registres de langue très codifiés, très structurés, tels que les rapports de police ou des RG, les plaidoiries, le discours notarial, le discours des entreprises, etc. 

J’aime l’écriture à contraintes, j’ai le goût de ça, même si je peux jouer de ces contraintes, et les déconstruire. C’est d’ailleurs ce que fait Hendrix. Déconstruire, nous dit Deleuze, c’est faire apparaître les omissions. Et pour ce qui a trait à l’hymne national américain qui est l’hymne d’une nation blanche, ce qui est omis ce sont les Noirs et les Indiens. Le génie de Hendrix, c’est de parvenir à faire entendre leur voix.
Il pratique une déconstruction au sens philosophique du terme. Me touche aussi sa capacité à traverser les frontières. En 1969, il existe des frontières étanches entre le rock, le blues, le jazz, le free jazz. Lui qui est de sang mêlé, lui qui ne sait biologiquement pas ce que sont les frontières, il les traverse, il les renverse.

1969, c’est aussi l’année où, votre licence de lettres achevée, vous vous inscrivez en faculté de médecine. Ce choix peut apparaître comme un changement de cap, ce qu’il n’est sans doute pas pour vous. Vous vous engagez donc dans une formation longue, vous devenez psychiatre et aujourd’hui encore, vous tenez les fils de ces deux métiers qui, de façon souterraine sans doute, se nourrissent l’un l’autre. 

Je voulais vraiment que la littérature soit mon luxe. Je voulais qu’elle soit ma liberté et que je n’en attende rien, qu’elle ne me soit pas nécessaire pour vivre. J’avais vu trop de gens désespérés par cette situation où leurs attentes à l’égard de la littérature étaient sans cesse déçues. Quant au choix de la médecine puis de la psychiatrie, je voulais sans doute aller voir du côté d’une pathologie chez mon père. C’est ce que je me dis aujourd’hui, que j’étais mue par le désir de comprendre la paranoïa de mon père, alors que cela ne m’apparaissait pas à l’époque car on est souvent aveugle face à ce qu’on fait. La psychiatrie ne m’a d’ailleurs pas fourni de réponse à mes questionnements, mais la littérature oui. Artaud m’a aidée à comprendre la folie infiniment mieux que ne l’a fait la psychiatrie.
Quant à la façon dont mes deux vies se nourrissent, il faut souligner que je n’utilise jamais mon savoir psy de façon explicite dans mes écrits, ou seulement de façon ironique. Mais ma pratique, c’est certain, nourrit mon écriture de façon indirecte, souterraine. Le cabinet du psy est le lieu de dépôt de la langue, le lieu idéal. Les gens y viennent pour parler de leur intimité, de leurs tourments, avec la sécurité d’être protégés par la confidentialité. Je suis contente d’être, grâce à eux, dans le monde, avec les questions et les soucis du monde, que je ne rencontrerais pas si j’étais dans ma tour d’ivoire. Mes patients sont originaires d’une grande diversité de pays et de milieux, et ils traitent le français de façon délicieuse, avec des maladresses, mais aussi avec des rythmes nouveaux, et c’est une chance pour l’écrivain que je suis d’être confrontée à ces parlers. À l’inverse, être écrivain me permet d’être moins dogmatique dans ma pratique de psychiatre, d’échapper à la tentation d’interpréter ou d’être dans des causalités simplificatrices. Ce qui me fait peur, c’est le langage unique, c’est la tentation fréquente chez certains psys de ne voir les choses qu’à travers un filtre unique, alors qu’elles peuvent être éclairées par une diversité de disciplines, de causalités, de points de vue. Les choses peuvent avoir plusieurs sens. 

J’aimerais terminer, comme vous le faites dans votre livre, avec Artaud. C’est à lui que vous empruntez cette phrase sublime : « Le plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d’avoir faim, que d’extraire de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim. » Pourquoi avez-vous eu envie de finir votre livre avec ces mots ?

J’ai souvent du mal avec les fins. Certains de mes romans s’achèvent non pas sur une fin logique, mais parce que moi, je suis fatiguée de l’histoire. Voilà ma logique de fin. Quand le désir d’écrire me quitte, le temps est arrivé pour moi d’achever le livre. Mais ici, j’avais du mal à me déprendre de mon récit, j’en ai réécrit plusieurs fois les dernières lignes. Je poursuivais en parallèle les lectures qui m’ont accompagnée dans ce parcours d’écriture, Artaud, Hypérion de Hölderlin, plusieurs textes philosophiques… Et puis, en relisant Le théâtre et son double, j’ai trouvé ces mots et leur évidence m’a saisie. Avec ce qui se passe dans le monde arabe aujourd’hui, on redécouvre à quel point les idées peuvent avoir la force de la faim.


 
 
© Didier Gaillard
« Avec ce qui se passe dans le monde arabe aujourd’hui, on redécouvre à quel point les idées peuvent avoir la force de la faim. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Hymne de Lydie Salvayre, Seuil, 2011, 240 p.
 
2019-06 / NUMÉRO 156