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Trois villes pour une éternité


Par Fifi ABOU DIB
2011 - 09
Trois cités immuables, labyrinthiques, où le temps semble suspendu entre le quotidien et l’éternité. Deux regards qui en font quatre : celui d’un photographe poète, Alexandre Orloff, et celui d’un poète qui photographie avec des mots, Salah Stétié.

Les photos prises par Orloff dans les trois médinas, celles de Fès, d’Alger et de Tunis, ces trois « vieilles villes » où se déroule le siècle dans un décor plusieurs fois centenaire, datent d’il y a 25 ans. Mais on l’aura bien compris, elles auraient été prises hier que cela n’aurait rien changé. Le point de vue du photographe américain met en valeur l’intérieur des mosquées, les caravansérails, les cours intérieures avec leurs décors de zelliges et leurs motifs de stuc en relief. Des ornements somptueux et répétitifs jusqu’au vertige qui font contraste avec la sobriété des murailles extérieures qui longent le labyrinthe des souks et la pauvreté apparente des habitants. Ces clichés ont été réalisés sous les auspices de l’Unesco dans l’espoir de préserver l’héritage culturel des médinas du Maghreb, à la fois architectural, artistique et humain. La modernisation guette, et avec elle le risque de voir ces trésors céder la place à des édifices contemporains mieux adaptés à la démographie et aux besoins actuels.

Au travail de sauvegarde effectué par Orloff répond le récit tendre et désabusé, mais également optimiste de Stétié. Ce grand poète de langue française et arabe, ancien ambassadeur du Liban au Maroc et délégué permanent du Liban à l’Unesco, souligne qu’en pays d’Islam, en vertu du principe selon lequel le seul perdurable est Dieu, l’urgence de sauvegarder n’est pas la même qu’en Occident. Il constate cependant que le monde arabe a compris aujourd’hui la valeur du vestige, et qu’en plus de l’intérêt économique que représente la valorisation du patrimoine, l’identité elle-même, illustrée par le savoir-faire ancestral déployé dans ces architectures fabuleuses, est un bien précieux. Survolant avec la même fascination Tunis, verte et bleue, Alger la blanche « où les jardins sont heureux » et Fès « Gorge de Tourterelle », il raconte les villes avec une amoureuse érudition. À Tunis, il emmène le lecteur en compagnie de Paul Ricœur devant la porte bleue de la demeure d’Ibn Khaldoûn et lui rappelle à l’occasion quel grand voyageur, sociologue et anthropologue avant l’heure fut dès le XIVe siècle l’auteur des Prolégomènes de l’Histoire universelle. À Alger, il rappelle que Miguel de Cervantès, fait prisonnier avec son frère Rodrigo, en profita pour apprendre l’arabe et connaître les mœurs des musulmans. Un siècle plus tard, entre 1678 et 1681, ce fut au tour du dramaturge français Jean-François Regnard d’être vendu, toujours à Alger, comme esclave. Une manière de rappeler que l’une des caractéristiques de ces médinas est d’être littéralement des lieux de perdition d’où l’on ressort cependant enrichi d’une nouvelle culture. Mais de Fès le poète ne tarit pas d’éloges. Cette ville où il a vécu est sous la plume de Stétié un chant d’amour. De l’architecture de ses médersas il écrit simplement : « Mozart rendu visible. » Dans son prologue, l’auteur a précisé que « Stétié » est le nom en arabe des tourterelles sacrées qui habitent les mosquées. Un oiseau discret, porteur d’esprit, autorisé à hanter les lieux bénis…

N’en disons pas plus, Les trois Médinas est un rêve à deux tendu entre l’éternel et le temporel. On ne le referme pas, on en revient comme d’un voyage.

 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Les trois Médinas de Salah Stétié (texte) et Alexandre Orloff (photos, Actes Sud, octobre 2011, 299 p.
 
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