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Alain Mabanckou, de retour à Pointe-Noire


Par Jean-Claude Perrier
2018 - 11
Derrière un titre énigmatique, Les Cigognes sont immortelles, Alain Mabanckou revient sur un épisode de son enfance à Pointe-Noire, au Congo ex-Brazzaville. Comment l’assassinat, le 18 mars 1977, dans la capitale, du camarade-président Marien N’Gouabi a eu des conséquences qui auraient pu être dramatiques sur la propre famille de l’écrivain. Sachant que les fameuses cigognes font référence à une chanson socialiste russe célébrant la mémoire des soldats soviétiques morts au combat, qu’on faisait apprendre aux enfants dans les écoles, en ce temps-là où le Congo se situait résolument dans l’orbite communiste. Prix Renaudot pour Mémoires d’un porc-épic (Seuil, 2006), professeur de littérature française et africaine à l’UCLA de Los Angeles, ancien professeur de littérature africaine au Collège de France, auteur à succès emblématique de la francophonie dont il se fait une conception exigeante et décomplexée, Alain Mabanckou, qui a refusé d’être le « Monsieur francophonie » du président Macron, n’a pas sa langue dans sa poche. Il s’est confié volontiers à L’Orient Littéraire, lui qui ne connaît pas encore le Liban et se réjouit de le découvrir en novembre prochain, à l’occasion du Salon du Livre de Beyrouth.
 
Contrairement à d’autres auteurs africains, votre pays, la République du Congo, se situe au cœur de votre œuvre. Vous voici de retour à Pointe-Noire, la grande ville du sud, où vous êtes né en 1966.
J’ai beaucoup vagabondé à Pointe-Noire, dans mes livres, mais il manquait l’aspect socio-politique, comment les turbulences de l’indépendance et de l’après ont affecté la vie d’une famille, la mienne. C’est un roman très autobiographique où tout le contexte est vrai. C’est une sorte de photographie familiale au zoom, où tout est politique.

Le déclic, c’est l’assassinat, à la faveur d’un des nombreux putschs militaires de l’histoire du Congo, à Brazzaville, le 18 mars 1977, du capitaine Marien N’Gouabi, un président marxiste ?
Tout à fait. Je ne voulais pas écrire un livre d’histoire, mais je ressuscite N’Gouabi que tout le monde a un peu oublié ! J’avais 12 ans quand il est mort, je me souviens quand il a invité Ceaucescu chez nous, je l’ai même applaudi. Mais ce qui me frappe, c’est que, quarante ans après, rien n’a changé. Les protagonistes de cette histoire et les criminels sont toujours là ! Comme l’actuel président Sassou N’Guesso qui était déjà le vice-président du Comité militaire du Parti. C’est lui qui a installé la dictature, dès après l’indépendance, en 1960.

Pointe-Noire est une ville bien différente de Brazzaville ?
C’est la grande ville du sud du Congo, sa capitale économique, prospère grâce au pétrole, située à 512 kilomètres de la capitale. Le plus souvent, les guerres et les assassinats ont épargné Pointe-Noire. On ne fait pas la guerre sur un puits de pétrole ! Mais là, l’assassinat de N’Gouabi a fini par avoir des conséquences sur la vie des habitants qui sont les héros du roman et en particulier sur ma famille.

Vous êtes l’un des écrivains africains les plus connus dans le monde, notamment par vos fonctions universitaires. Quel regard portez-vous sur la langue française, la francophonie ?
J’enseigne aux États-Unis depuis seize ans, dont treize ans à l’Université de Californie à Los Angeles. Je suis professeur titulaire de littérature française et africaine à l’attention d’étudiants de première, deuxième et troisième années. Ils sont à peu près une quarantaine par niveau, à qui j’enseigne en français les grands courants de notre littérature : le romantisme, le surréalisme etc. Je n’ai jamais été pessimiste sur le devenir de la langue française. C’est une unité de valeur culturelle. C’est la langue de la reconquête de soi, qui dispose d’un imaginaire puissant et préservé par le fait qu’il existe une langue littéraire et une langue populaire. C’est la preuve d’une formidable vitalité.

Vous militez pour la langue française, pourquoi avoir refusé d’être le « Monsieur Francophonie » du président Macron ?
Mon refus tient à trois raisons : le président m’a contacté, au début de son quinquennat, puis ses conseillers, pour faire partie d’un projet fourre-tout, sans ligne directrice. Ensuite, j’ai fait observer que 80 % des pays francophones sont des dictatures où l’on ne respecte pas la démocratie ni les droits de l’homme. Or l’Organisation internationale de la francophonie est acoquinée avec les dictateurs. Enfin, cette proposition me paraissait relever d’une conception coloniale de la francophonie : pourquoi faire appel à un nègre, à un Arabe, plutôt qu’à un « Français de souche » ? Ça, c’est typique du sanglot de l’homme blanc, de la repentance qui sévit en France. Je n’ai rien à faire des excuses. Ce qui compte, c’est le discours sans préjugés, bien loin de la pseudo « discrimination positive ». Je regrette qu’il n’y ait plus, dans l’actuel gouvernement, de secrétariat d’État à la francophonie, qui puisse faire un vrai travail sur le terrain. Et je ne suis pas candidat !
Et à l’Académie française ?
Je n’exclus pas de me présenter un jour, mais je ne suis pas prêt. Je suis encore trop impétueux, trop flashy… On verra dans quatre ou cinq ans, quand j’aurai la soixantaine. J’ai encore quelques fugues à faire avant de demander en mariage cette belle institution qui m’a déjà donné son Grand Prix pour l’ensemble de l’œuvre, et a contribué à me décerner le prix prince Pierre de Monaco dont je suis devenu membre du jury. En France, un ministre a moins de pouvoir et de prestige qu’un académicien !

Connaissez-vous le Liban ?
Non, ce sera ma première fois pour le Salon du livre de Beyrouth. Je me fais une idée très exotique du pays, à travers ses écrivains, comme Amin Maalouf ou Charif Majdalani. Le Liban, pour moi, c’est un souvenir lointain. Quand j’étais enfant, je connaissais des Libanais et des Syriens qui vivaient à Pointe-Noire. Ils étaient commerçants et nous faisaient crédit ! Ils sont très bien intégrés, parlent la langue et ont même des enfants libano-congolais.


BIBLIOGRAPHIE
Les Cigognes sont immortelles d’Alain Mabanckou, Seuil, 2018, 300 p.

Alain Mabanckou au Salon :
Débat « Penser et écrire l’Afrique » avec Nay Wehbé, le 3 novembre à 16h (Agora)/ Grand entretien avec Georgia Makhlouf, le 3 novembre à 17h30 (salle 1- Antoine Sfeir)/ Signature à 18h30 (Antoine).
 
 
© Hermance Triay
« 40 ans après, les protagonistes et les criminels sont toujours là ! »
 
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