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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Rencontre
Minh Tran Huy : L’amour fou, un conte de fées cruel
Née en 1979, Minh Tran Huy est écrivain, journaliste et éditrice. Elle a travaillé à la direction du Magazine littéraire pendant une dizaine d’années, collaboré à diverses émissions culturelles à la télévision et dirigé une collection chez Flammarion.

Par Georgia Makhlouf
2020 - 02
Après La Princesse et le pêcheur paru en 2007, récit d’une amitié sur fond de mémoire du Vietnam et d’exil, elle avait obtenu en 2010 le Prix Drouot et le Prix Pelléas pour La Double Vie d’Anna Song, histoire d’amour fou, de musique et d’imposture. Voyageur malgré lui (Flammarion, 2014) évoquait les voyages forcés des membres de sa famille. Pour cette rentrée, Minh Tran Huy signe avec Les Inconsolés son quatrième roman, paru chez Actes Sud comme les deux premiers. On y retrouve des thématiques et des références qui lui sont chères : la nostalgie du pays perdu, le Vietnam et ses drames, l’exil, le déracinement et la difficile transmission, le pouvoir des récits dans la construction de l’imaginaire, et… le jeu des références qui brouille les pistes et donne à ce roman, truffé de motifs empruntés aux contes et légendes, des allures de polar. Le tout emmené par une construction rigoureuse, une mécanique parfaitement huilée et la petite musique de son style délicat. 

Vous avez écrit là un roman très singulier, à la fois très contemporain, voire réaliste, mais qui puise abondamment dans un répertoire de contes, mythes et légendes. Quelle a été l’étincelle qui vous a mise sur cette voie ? Quelle est la genèse de ce roman ?
 
J’ai écrit la première page de ce roman il y a sept ans. Il y avait cette scène qui s’était imposée à moi : un corps au fond d’un lac, un château en arrière plan et l’idée d’un amour maudit. J’avais la volonté de faire le pont entre l’univers du merveilleux, du conte, et un univers contemporain dans lequel il y a un conflit de valeurs entre deux personnages, avec un héros sûr de son bon droit et de sa position dans le monde et une héroïne qui est tout le contraire, qui vit dans le doute et la remise en cause permanente. Le réalisme social d’une part, le merveilleux de l’autre, je voulais articuler deux univers antagonistes. Mais je suis restée très longtemps sans pouvoir écrire ce roman, sans pouvoir aller au-delà de cette première scène. Comment raconter un coup de foudre aujourd’hui, la première rencontre entre les deux protagonistes à la terrasse d’un café, ce premier amour qu’on vit de façon foudroyante quand on a dix-huit ans ? Mais je n’ai plus dix-huit ans, je ne suis plus cette jeune fille-là, et j’avais terriblement peur du cliché. Je savais où je voulais aller, la mécanique du roman était là avec ses ingrédients, mais cette scène-là me bloquait. Je l’ai réécrite plusieurs fois sans être convaincue. Alors j’ai écrit autre chose, un autre roman, un essai littéraire. Et puis j’y suis revenue. La scène du coup de foudre ne me plaisait toujours pas, mais j’ai continué et ce n’est que lorsque j’ai beaucoup avancé dans l’écriture que j’ai pu la reprendre de façon satisfaisante.

Vous parlez du conte, qui est en effet très structurant dans votre roman. Mais il emprunte aussi au polar…

Oui, en effet. La scène inaugurale du corps dans le lac tient à la fois de la romance gothique et du polar. On commence avec un mystère. Déjà dans La Double Vie d’Anna Song, il y avait quelque chose du jeu de piste, de l’emboîtement de plusieurs intrigues, du mystère derrière lequel se cache un second mystère, du labyrinthe narratif. J’aime jouer avec le lecteur, fabriquer des chausse-trapes dans lesquelles il peut se perdre un peu.

Votre roman est ponctué de références littéraires et cinématographiques, en particulier Le Temps de l’innocence d’Edith Wharton et La Femme d’à côté de François Truffaut qui reviennent souvent. Pourquoi cela ? Ces références vous ont-elles aidée à construire votre intrigue ?

Ces références se sont greffées au fur et à mesure de mon avancée. Écrire, c’est mettre ses pas dans les pas de ceux qui vous ont précédé. La littérature est une toile gigantesque qui permet de dialoguer avec les morts. Par ailleurs, l’héroïne me ressemble. Comme moi, elle se sert de la fiction comme d’un rempart et comme une façon de décrypter le monde. Les livres sont mes repères. Je me suis toujours sentie étrangère, non pas tant vis-à-vis des autres en général que vis-à-vis des miens. Car on est étranger aux siens quand vos parents viennent non seulement d’un autre pays mais d’une autre culture, et qu’on ne partage ni leur langue, ni leur histoire, ni même leur classe sociale. Les transfuges de classe apprennent les codes sociaux en autodidactes, et pour moi cela s’est fait par le biais de la littérature et l’art. 

Il y a dans votre roman, quand bien même il puise dans le merveilleux ou le polar, une dimension autobiographique. De quelle façon ce roman parle-t-il de vous ?

Toutes les références littéraires et artistiques que je prête à l’héroïne sont miennes, lectures, citations, préférences. Je lui ai donné mes goûts et ma sensibilité. Je conçois le roman comme un fleuve et toutes ces références seraient comme les affluents qui le nourrissent, si elles sont utilisées à bon escient. Mes romans portent toujours la trace d’autres romans que j’ai aimés. Il y a en particulier Tristan et Yseult comme substrat à l’histoire d’amour fou mais impossible, Edith Wharton pour le caractère impitoyable de la haute société et le fait qu’il n’y a pas besoin de faire couler le sang pour qu’il y ait mise à mort.
Du côté de l’autobiographique, il y a également la référence qu’on devine au Vietnam, pays qui n’est pas explicitement nommé parce que je voulais qu’on puisse y voir n’importe quel pays qu’on est obligé de quitter en raison d’une guerre. Le père de Lise ressemble beaucoup à mon père, cet homme qui semble à côté de sa vie parce qu’il ne peut pas vraiment surmonter les tragédies et les pertes de son histoire familiale. Et la grand-mère de Lise emprunte beaucoup à la mienne, qui m’a élevée et qui m’a mise en lien avec le récit familial. C’est elle qui m’a révélé l’existence de tous ces morts qui n’ont pas eu de sépulture parce qu’il ne reste rien d’eux, ni corps, ni inscription dans un registre. Or les corps ont besoin de sépulture pour que les âmes cessent d’errer. Écrire serait donc comme graver leurs noms sur des stèles. Enfin la relation entre les deux sœurs du roman s’inspire beaucoup de ma relation avec ma sœur. Écrire c’est jouer avec sa vie : on prend des éléments qu’on transforme, qu’on déforme, comme dans un rêve. Écrire serait, d’une certaine façon, faire un rêve éveillé. 

De votre héroïne, vous dites qu’elle est une de ces filles qui « rêvent plus qu’elles ne vivent ».

Oui, cette affirmation est très autobiographique. Mais je fais des progrès…

Quant à la référence au conte, y a-t-il de la sorcière dans le personnage de la mère toxique ?

J’ai pensé à la marâtre, à la reine-mère des contes. Et j’ai bâti le roman avec la grand-mère fée et la mère sorcière. Lise dit à un moment que les histoires de sa mère l’ont blessée quand celles de sa grand-mère l’ont sauvée. Mais vous aurez constaté que les contes auxquels il est fait référence appartiennent à la tradition occidentale, Perrault ou Grimm, mais aussi à la tradition extrême-orientale. Je voulais faire un livre sur les métissages, métissages de genres, de classes sociales, de mondes et même de contes. Le motif de l’amour éternel qui survit à la mort existe dans les deux cultures. On le retrouve dans Tristan et Yseult avec la figure des deux héros qui ne peuvent se séparer parce que leur amour est plus fort qu’eux ; il a été déclenché par un philtre et il va au-delà d’eux-mêmes. Et dans la légende vietnamienne de la chique de bétel, la plante grimpante qui s’enroule autour de l’arbre symbolise la femme qui s’enroule autour de l’homme et dit l’amour éternel qui survit à la mort. Il y a aussi la légende du château qui est composé de plusieurs châteaux : celui de Chenonceau avec la « chambre des larmes », celle de la veuve inconsolable ; le château de Mantoue où sont inscrits les mots « Vrai amour ne se change » ; et le jardin de Finzi Contini à Ferrare. J’aime mélanger les références, les châteaux réels, imaginaires ou symboliques. De toute façon écrire, c’est construire un château…

Comment cela ? 

Quand on commence un roman, on a en tête un chef-d’œuvre. Mais il y a une distance entre le rêve et la réalité. On s’obstine, comme un enfant avec son château de sable, qui sait que la marée va le détruire. On part avec un rêve inaccessible mais on n’aura jamais que les ruines du château et elles nous suffisent. 

Finissons par le début, par le titre : qui sont les inconsolés ?

Ils le sont tous. Au départ, on pense que c’est elle, Lise. Mais quand on avance dans le roman, on s’aperçoit que c’est lui, Louis, qui est inconsolé ; on n’avait eu que son point de vue à elle mais il l’aimait autant qu’elle l’aimait. Et c’est Lise qui n’a pas voulu y croire. Elle a refusé de croire au conte de fée, alors le conte est devenu tragédie. La mère de Lise est inconsolée parce qu’elle ne peut rivaliser avec une morte, et la femme que son mari n’a cessé d’aimer est morte. La sœur de Lise est inconsolée parce qu’elle aime Louis. On pourrait dire la même chose d’Annabelle et du père, qui n’a cessé de vivre dans le souvenir d’une femme perdue.



Les Inconsolés de Minh Tran Huy, Actes Sud, 2020, 314 p.
 
 
D.R.
 
2020-02 / NUMÉRO 164