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2017-06 / NUMÉRO 132   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Rencontre
Éric Chevillard, l'affranchi qui se joue des règles
Une enfant raconte la vie qu'elle partage avec deux braqueurs. Le dernier roman d'Éric Chevillard est une nouvelle plongée dans le paralogisme. Rencontre.

Par William Irigoyen
2017 - 06
À la fin du nouveau roman du très productif Éric Chevillard, le lecteur ne saura rien de la véritable identité de Ronce-Rose. Il ne pourra pas expliquer pourquoi cette fillette partage la vie de Bruce et Mâchefer, deux gros durs qui vivent en marge de la loi et finissent par disparaître du jour au lendemain. Est-ce grave ? Au lieu de poser ces questions il ferait mieux d'écouter cette narratrice surnommée « La Belette » qui raconte avec poésie un univers fait de solitude. Et tant pis si la logique du propos n'est pas la sienne. Comme l'explique l'auteur, la force du roman n'est certainement pas le sujet.

Comment décririez-vous Ronce-Rose ?

Comme souvent dans mes livres, c'est un personnage qui apparaît d'abord porté par sa langue, si personnelle et singulière. Le récit n’est rien d’autre que ce qu’elle consigne dans son carnet intime. Assez rapidement, le lecteur comprend qu'il s'agit d'une fillette qui peut avoir entre huit et dix ans. Ce qu'elle raconte de façon assez naïve, c'est une vie qui, observée de l’extérieur, objectivement, pourrait paraître sinistre ou misérable mais dont elle ne retient que les bons côtés. Il y a chez elle une joie simple, beaucoup d'innocence sans doute, mais aussi cette pénétration étonnante dont font preuve les enfants du fait même qu’ils découvrent le monde et le nomment pour la première fois.

Quels sont les liens qui unissent Ronce-Rose à Mâchefer et Bruce ?

Il y a un doute que je laisse persister sur le lien exact entre Mâchefer et Ronce-Rose. Mais c’est une figure paternelle, sans ambiguïté. Bruce, quant à lui, est le complice de ce dernier. Ce sont des cambrioleurs, peut-être même des braqueurs violents. Ils sont recherchés par la police. Mais tout cela n'apparaît jamais de façon brute et directe puisque tout nous est raconté par la fillette. Celle-ci croit que les deux hommes travaillent pour une entreprise de farces et attrapes. C'est la fiction qu’ils ont conçue pour elle, pour justifier leurs absences, leurs déguisements, leurs mystérieux conciliabules. 

Un fait divers particulier aurait-il présidé à l'écriture de ce roman ?

Non. J'ai plutôt transposé en quelque sorte une situation personnelle. Je suis père de deux filles, sans doute un peu plus jeunes que ne l'est Ronce-Rose. Je me suis intéressé à l’idée que les enfants peuvent se faire de l'activité de leur père – la mienne étant aussi peu recommandable que celle de braqueur –, à ce qu’ils comprennent de celle-ci, comment ils l’interprètent. Il y a toujours pour eux un côté farces et attrapes, justement. D’ailleurs, l'écrivain est volontiers pris pour un auteur de divertissement sans conséquences. L’humour pourtant est un agent corrosif, ne l’oublions pas. Je voulais aussi imaginer une fiction de l’ordre de celles qui inévitablement se développent dans l’esprit d’un enfant dont un des parents disparaît ou meurt.

Ronce-Rose est-elle vraiment un enfant ou une adulte « simple d'esprit » ?

C’est une enfant. Cependant, on découvrira que les choses ne sont pas aussi simples. Le récit semble tenir en quelques jours, mais on ne sait pas vraiment combien de temps s’écoule. Une vie peut-être. Ronce-Rose pourrait être une très vieille dame retombée en enfance, qui ressasse des événements très anciens.

Dans ce livre deux types de discours s'affrontent. Chacun a sa propre logique. C'est une de vos marques de fabrique si je puis dire…

Il y a toujours en tout cas une forme de paralogisme dans mes livres. Une logique poussée à l'extrême qui peut s'apparenter au délire ou le rejoindre. Pour ce livre j'ai repris à mon compte une forme de raisonnement puéril, avec ses raccourcis, ses courts-circuits, qui n’est pourtant pas si éloigné de celui qui arme les démonstrations des savants. Mâchefer appelle Ronce-Rose sa « raisonneuse ». Il y a une sorte d’outrecuidance chez les enfants, voire de cuistrerie, un aplomb d’autant plus extraordinaire qu’ils ont tout à apprendre. Leur génie est la conséquence directe de leur incompétence, de leur ignorance et de leur maladresse. C’est déjà là toute l’aventure humaine !

Dans Oreille rouge, un de vos précédents livres, vous écriviez ceci : « L'esprit logique a beau se rebeller, tout ici échappe à son contrôle. » Sommes-nous ici dans la même thématique ?

Tout à fait. Le monde est incompréhensible. La pensée, l'intelligence, le langage sont là pour former des représentations du réel grâce auxquelles nous allons pouvoir vivre malgré tout. Tout cela est fragile et arbitraire. L'écrivain joue un rôle considérable dans l'invention de cette fiction, il peut aussi l’infléchir. S'il n'était pas là, la seule langue en vigueur serait celle que parlent les tenants déjà victorieux d'un système ultralibéral aux ambitions mesquines et dérisoires. 

Ce que vous faites n'est-il pas le contraire même du journalisme qui tente de donner une explication rationnelle à un monde qui l'est sans doute de moins en moins ?

Il existe en tout cas aujourd'hui une littérature réaliste, proche du journalisme et de la sociologie. Celle-ci a la préférence d’une certaine critique de presse parce qu’elle recoupe précisément les préoccupations du journalisme, de l’enquête ou du reportage. Cette littérature peut avoir son utilité mais elle occupe tout le terrain et fait disparaître dans son ombre la poésie ou le roman spéculatif et tous les livres dont le sens même est uniquement affaire d’écriture et de style.

Il faudrait donc à nouveau se laisser déranger par l'illogisme ou par une construction logique différente ?

Il devient extrêmement séditieux écrire « n'importe quoi », comme je me plais à le faire, tant ce monde est assoiffé de sens et d’explications. Or il m’est arrivé d’écrire par exemple une diatribe contre le gratin de chou-fleur... Pourquoi cela ? Parce que l’écriture littéraire ne relève pas du rapport d’expert. L’écrivain est au contraire un saboteur. Il ne laisse pas le sens commun prendre avec le ciment des phrases toutes faites. Le non-sens libère l’esprit, travaille notre conscience, laquelle est hélas plus souvent formée par l’enseignement que par l’expérience. Or la lecture est une expérience solitaire où s’invente aussi un rapport au monde. 

Peut-être que le fil rouge de votre œuvre littéraire est l'exploration littéraire du non-sens ?

Outre sa vertu comique, le non-sens fait apparaître la chose suivante : ce que nous pensions être une vérité devient une hypothèse, aussi délirante que bien d'autres. Le non-sens permet de s’affranchir d’un prétendu ordre des choses qui n’est jamais qu’un vaste système d’aliénation collective. Il appartient aux écrivains d’accroître au moins notre champ d’action ou de pensée, un espace critique qui est aussi celui de la métaphore, de la poésie.

Mais pour cela, il faut être en « réserve de sa vie », comme vous l'écriviez dans La Nébuleuse du crabe... 

On ne sort de cette réserve qu'en faisant de l’écriture un mode d’être, comme Ronce-Rose justement. Pour moi, il se produit dans une page des événements concrets. Le style est une prise de position. Si nous ne sommes tous que des pions sur un échiquier, il doit être possible de jouer à sa façon, à sa main, en violant un peu la règle.
 
BIBLIOGRAPHIE 

Ronce-Rose d’Éric Chevillard, éditions de Minuit, 2017, 144 p.
 
 
© Patrice Normand / Carré
« L’écrivain est un saboteur. Il ne laisse pas le sens commun prendre avec le ciment des phrases toutes faites. » « Il y a une sorte d’outrecuidance chez les enfants, voire de cuistrerie, un aplomb d’autant plus extraordinaire qu’ils ont tout à apprendre. »
 
2017-06 / NUMÉRO 132