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Rencontre
Warhol/Hitchcock : l’art du crime
En 1974, Andy Warhol rencontre Alfred Hitchcock pour Interview Magazine. La traduction française parue cet automne permet de redécouvrir un échange fascinant qui, sous des apparences badines, s’interroge sur le meurtre, la mort, et la difficulté de raconter.

Par Mahmoud Harb
2017 - 02
Le vendredi 26 avril 1974, Alfred Hitchcock et Andy Warhol sont attablés côte à côte dans le restaurant du Park Lane Hotel, à New York. On les imagine paisibles, l’air un peu égarés, comme une corneille et une mouette perchées sur le toit d’une maison. En face, sont assis le collaborateur du plasticien et l’attaché de presse du cinéaste. La rencontre semble des plus spontanées, la conversation cordiale, un peu convenue. « Je ne bois rien merci. », « Tout le menu est toujours en français. », « Êtes-vous jamais allé à Tokyo ? »

Sous le naturel, l’artifice ne cherche toutefois pas à se dissimuler. « Avec le fil du suspense, préconise Hitchcock plus loin dans la conversation, vous donnez au spectateur l’information en avance sur le temps. Vous en faites une sorte de dieu qui supervise tout. » Le paradigme hitchcockien est fidèlement mis en exécution par Warhol dans sa retranscription de la rencontre. La clé de l’échange est livrée au lecteur dès le départ, lorsque le plasticien lance à « Un Journaliste » venu interroger le cinéaste avant lui : « C’est la plus belle pièce de théâtre que j’aie jamais vue. » Ceci n’est « pas une interview », avoue-t-il aussi à « Une Photographe » car il est « trop nerveux », qu’il « commence à (se) dégonfler ». « Pas un film » non plus, mais « un déjeuner », « une pièce de théâtre ».

Mais on ne dirige pas Alfred Hitchcock. Warhol, metteur en scène, n’est pas pour autant maître de la situation. Son angoisse (feinte ?) se laisse deviner devant la perspicacité du cinéaste dont le regard, aiguisé par son érudition psychologique, semble le pénétrer. Son agenouillement devant Hitchcock, lors de la pose pour une photo, revêt dès lors la portée d’un geste compulsionnel visant à apaiser l’angoisse face à l’omniscience hitchcockienne. Le cinéaste relève en effet chaque détail, observe tout, jusqu’à ce « capuchon d’un stylo » bleu égaré, et, surtout, ces ombres d’acteurs, de personnages, d’artistes qui, au fil de la conversation, viennent se découper sur l’arrière-plan de Central Park. Et, avec leur défilé, la baie vitrée par laquelle les convives aperçoivent le célèbre parc de Manhattan se transforme en fenêtre donnant sur la (le) cour(s) de l’histoire.

Comment raconter ce que l’on aperçoit à travers cet écran de verre, alors qu’« il est très dur de parler » ? Warhol ouvre une brèche. Il est invité par la duchesse de Windsor. Le sujet semble innocent, mondain. Mais faut-il rappeler que le mariage avec la duchesse a coûté son trône à Edouard VIII et débarrassé l’Angleterre d’un roi qui en pinçait pour les nazis ? Voici le couteau planté au milieu de la table, l’imbrication entre drame privé et tragédie collective mise au grand jour. La conversation spirituelle touche au spiritisme. « Une table tournante suspendue » flotte dans le restaurant. Assassins et victimes sont invoqués. La conversation glisse irrémédiablement vers le meurtre. Le crime est envisagé sous tous ses angles, comme fait divers, comme problème technique, comme solution pratique, comme dénouement psychologique, comme geste intermédiaire entre fiction et réalité, et comme acte rituel, rabbinique.

Dans sa conception hitchcockienne, le crime n’est pas subversif, dostoïevskien. Il ne remet pas en cause l’ordre établi. Le crime de Hitchcock est « littérature », acte de création où se compromettent un réalisateur dont l’œuvre est d’occire froidement ses acteurs et un spectateur complice qui savoure le meurtre. Il s’oppose en cela au grand crime de l’histoire que l’œuvre cinématographique préfigure dans une forme d’inversion des rapports. Le crime-fait divers est transposé par le cinéma a posteriori, il nourrit la création. Le crime-catastrophe historique est pressenti a priori, il détruit l’œuvre. En 1944, un an avant Hiroshima, Hitchcock préparait Les Enchaînés dans lequel il est question d’uranium…

La catastrophe n’en eut pas moins lieu. Échec de l’art à sauver le monde et clap ultime ? Non, la relation se poursuit. « C’est sans fin », lâche l’attaché de presse d’Hitchcock en le conduisant vers son interview suivante. « En effet », admet le cinéaste. Et comme un clin d’œil à cet acquiescement et à l’art du montage hitchcockien, Andy Warhol vient glisser, après la « fin de l’interview », un fragment du récit…


 
 
©1974 Jill Krementz
 
BIBLIOGRAPHIE
Warhol/Hitchcock de , traduit de l’anglais par Pierre Guglielmina, Marest éditeur, 2016, 80 p.
 
2017-04 / NUMÉRO 130