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Najwa Barakat radiographie la mécanique du mal
Najwa Barakat, voix singulière et audacieuse de la nouvelle littérature arabe, parle avec passion de son travail d’écrivain et de son engagement en faveur de la création littéraire au travers de son atelier d’écriture.

Par Georgia Makhlouf
2012 - 03
Née à Beyrouth en 1960, Najwa Barakat vit à Paris depuis 1985. Elle y a poursuivi ses études de cinéma avant de travailler comme journaliste pour la presse écrite, la radio et la télévision. Elle est l’auteure de cinq romans en arabe, dont deux ont été traduits en français, Le bus des gens bien (Stock, 2002) et Ya Salam qui vient de paraître chez L'Orient des livres/Actes Sud. Elle a également écrit directement en français La locataire du pot de fer. 

Dans ce roman comme dans les précédents, le lieu géographique qui est le cadre du roman n’est jamais explicitement nommé, même si toutes sortes de détails renvoient à Beyrouth. Pourquoi cela ? 

Le fait de ne pas nommer les lieux dans mes romans, tout en leur attribuant un rôle déterminant dans la construction narrative, provient au départ d’une sorte de gêne, plutôt que d’un choix délibéré. Mais une fois cette gêne constatée et après mûre réflexion, elle s’est révélée être une nécessité, et l’absence de toute référence géographique est devenue synonyme d’une liberté absolue, essentielle à ma création. Il ne s’agit donc pas d’une censure, au sens classique du terme, dictée par la peur de la répression ou la peur de l’autre, mais d’une autocensure imposée par ma propre peur de faillir, d’être récupérée par telle ou telle partie, et visant à me préserver des pièges du sectarisme et du fanatisme, qu’ils soient de gauche ou de droite, chrétiens ou musulmans.

J’invente donc des lieux et des personnages facilement reconnaissables par le lecteur libanais, arabe, et même occidental, mais portant des noms allégés si je puis dire, sans référence, débarrassés du poids de nos identités étriquées, afin de les réduire à leur réelle substance : des lieux où des situations de crise éclatent, se vivent au quotidien par des personnages et ont une portée universelle… Ainsi, le lecteur de Ya Salam évolue dans un décor où tout renvoie à Beyrouth, mais il va vite comprendre que le thème évoqué là est avant tout celui du mal et de sa capacité à détruire la vie et les êtres. Les guerres de tous les temps le démontrent. La preuve en est que des lecteurs ne sachant pas que j’étais libanaise ont cru que l’histoire se déroulait à Alger, d’autres à Bagdad, et même en Bosnie.
 
De façon plus globale, vous semblez entretenir un rapport particulier aux lieux, et plus spécifiquement à ceux qui vous renvoient à vos racines ; ils constituent non pas des points d’ancrage stables, mais toujours menacés, et donc source d’insécurité. Pouvez-vous revenir là-dessus ?

En effet, la guerre m’a appris à ne pas faire confiance aux lieux. Comment leur faire confiance lorsque vous découvrez, très jeune, qu’ils peuvent disparaître, changer de nom et de visage, se dérober, exploser, tuer, trahir, cacher des pièges meurtriers, et que ce qui est supposé représenter la sécurité et la stabilité n’est qu’instabilité, frayeur et tremblement ? Je ne connais pas beaucoup d’endroits, à Beyrouth en particulier, qui ont gardé leur identité originelle après le passage de la guerre : villages entiers déplacés ou rasés, quartiers vidés de leur population, immeubles éventrés, trous béants, sacs de sable, barrages ambulants, etc. Notre mémoire est remplie de lieux qui ne sont plus ; tout comme les personnes, les lieux ont connu des fins tragiques et ont perdu leur limpidité, leur innocence. Il suffit de mentionner n’importe quel nom de quartier de Beyrouth, et toute une liste d’attributs générés par la guerre lui sera automatiquement associée. Les Libanais situent les gens par leur lieu d’appartenance. On vous demande d’où vous venez et l’on sous-entend : quelle est votre confession, à quel clan ou parti appartenez-vous ? Les lieux autant que les personnes ont été frappés de malédiction.

Ce roman Ya Salam est d’une noirceur absolue. Tous les personnages sont corrompus et de façon profonde, quasi existentielle. Le seul personnage qui, curieusement, semble échapper à cette corruption est celui de l’archéologue qui est une étrangère. Pourquoi cette charge si lourde contre les individus de ce pays qu’on sait être le Liban ? 

Mais l’archéologue n’est pas une étrangère, c’est une Libanaise qui, comme beaucoup, a émigré avec sa famille alors qu’elle était très jeune, a acquis une autre nationalité, mais a gardé des liens avec son pays d’origine à travers un manque douloureusement ressenti par ses parents. Par ailleurs, les personnages de Ya Salam ne sont pas représentatifs des Libanais, loin de là, ce sont des spécimens un peu particuliers, ayant commis des atrocités pendant la guerre, juste pour le plaisir de torturer et de tuer. L’Albinos est un tortionnaire, Luqmane un expert en explosifs, Najib un sniper. Autour d’eux gravitent des personnages féminins dont Salam, la vieille fille prête à tout pour trouver un mari, Lorisse, la mère de l’Albinos, Marina la prostituée russe, sans oublier Miss Shirine, l’archéologue déjà mentionnée. Nous sommes à la fin de la guerre, une paix a été décrétée, et tous ces personnages sont perdus car ils ne savent pas comment vivre ni quoi faire en temps de paix. Cela dit, les autres personnages que l’on rencontre et qui sont supposés être des gens normaux s’avèrent à leur tour complètement ravagés, comme l’est cette ville envahie par la corruption et les rats.

On rencontrait aussi ce motif des rats dans La locataire du pot de fer où la narratrice habite un studio qu’elle « partage » avec eux. Pourquoi cette récurrence ? Est-ce en lien avec votre admiration pour Camus dont vous avez été la traductrice ? 
 
Si je remonte dans mes souvenirs, La peste est le premier « vrai » roman que j’ai lu quand j’avais à peine 10 ou 11 ans. Je l’ai lu dans sa traduction arabe, et j’en ai été vraiment marquée. La présence des rats dans deux de mes romans n’est certainement pas anodine. Dans La locataire du pot de fer, c’était un clin d’œil à la guerre et au pays d’où je viens, et dans Ya Salam, elle constitue un élément phare du décor romanesque puisque la bande de copains va fonder une société d’extermination de rats.

Dans notre mémoire collective, les rats sont synonymes de monde souterrain, de fléau, de peste, de famine et de guerre. D’ailleurs, l’image de Beyrouth envahie par les rats n’est pas une de mes inventions, c’était une réalité dans les années 90. Une dépêche à ce sujet avait fait le tour du monde. Bref, il me fallait cet élément qui m’a servi à plusieurs niveaux, dont celui de la comparaison entre rats et humains : les seules créatures à tuer et à s’entre-tuer pour le plaisir et non par nécessité de survivre.
 
Vous évoquez la bande de copains. En effet, il n’y a pas de personnage principal dans votre roman. On a plutôt affaire à un groupe, un bande, une « horde sauvage ». Voulez-vous commenter cela ? 

Dans tous mes romans, vous allez tomber sur une galerie de personnages. Le comportement de l’individu ne m’intéresse pas en tant que tel, mais seulement quand il est en groupe, dans une situation de crise. Même quand le Liban n’est pas mon sujet, la marque de la guerre que j’ai vécue est indélébile, et elle est même à l’origine de tout mon projet romanesque. Dans Le bus des gens bien, La langue du secret et Ya Salam, et bien que je dresse des portraits de groupe, il est important de souligner que je ne fais pas dans le social. Dans toute mon œuvre, j’essaie juste de répondre à une question, constante, et qui me tourmente : qu’est-ce qui fait qu’un groupe de gens ordinaires, bien sous tous rapports, bascule soudain dans la violence et la barbarie la plus absurde ? Les hordes humaines, la violence collective, la mécanique du mal, voilà les thèmes majeurs de tous mes romans. Quant à Ya Salam, c’était aussi une tentative de répondre à la question suivante : qui étaient ces gens qui ont commis toutes ces atrocités et ces horreurs ? Comment les mères de ces personnes se comporteraient si elles découvraient qu’elles ont enfanté des monstres ?

Évidemment, la noirceur atteint de plein fouet les relations hommes-femmes qui sont des relations d’exploitation réciproque, fondées sur le mensonge, la poursuite de ses propres intérêts (besoin d’argent, de respectabilité, de passeport…) au travers de l’autre. Est-ce parce que vous avez une vision très négative de ces rapports ou que vous voulez signifier que la corruption du pays atteint tout, y compris dans la sphère privée ? 

Ce que j’ai essayé de dire, au risque de choquer plus d’un, c’est que la femme n’est ni victime ni innocente, et qu’elle peut parfois, au nom de l’amour et des valeurs féminines qui sont les siennes, atteindre des sommets de cruauté et dépasser même l’homme. 
Vous avez dans Ya Salam des individus piégés dans des rapports de domination, de sadomasochisme, d’exploitation et de torture. Salam, la vieille fille autour de laquelle gravitent les trois hommes, va commettre l’innommable à l’encontre de son frère attardé, juste parce qu’elle a peur qu’il soit un obstacle à ses projets de mariage avec Luqmane. Lorisse, pour des raisons diamétralement opposées, va elle aussi commettre un double meurtre lorsqu’elle apprendra la vérité sur les activités de son fils. Marina se révèle être liée à un trafic de drogue et l’on ne comprendra pas si elle est vraiment impliquée ou si elle s’est fait piéger par son « fiancé »…

En marge de votre propre écriture, vous êtes très engagée dans des ateliers d’écriture encourageant la création littéraire de jeunes auteurs. Pourquoi cet engagement ?

Parce que c’est nécessaire, parce que je sais le faire, et parce que c’est utile. L’idée des ateliers d’écriture en langue arabe m’est venue bien avant les révolutions arabes. J’avais ressenti, comme nous tous je crois, une désertification généralisée, et cela commençait à me poser problème à un niveau plus personnel. Je n’arrivais plus, par exemple, à participer aux rencontres et colloques littéraires qui s’organisaient ici et là, car ça me desséchait encore plus et ça commençait à me faire honte. C’est alors que je me suis demandé ce que je pourrais faire, et la réponse m’est venue après des mois de réflexion. J’ai fondé mon atelier « Mohtaraf comment écrire un roman » qui a produit dans sa première édition deux premiers romans de deux jeunes auteurs.

Vous avez dit, dans un entretien accordé à une télévision arabe, que les ateliers d’écriture ont correspondu à une crise dans votre travail d’écrivain, à un questionnement sur le statut de l’écrivain. Pouvez-vous nous expliquer cela davantage ?

En effet. C’est comme si j’avais perdu le mot de passe. Écrire d’accord, mais pour qui, pourquoi ? J’avais perdu ma motivation. Plus que ça, j’avais l’impression de vivre dans un monde brouillon, une sorte de copie inachevée remplie d’erreurs et de non-sens. Le monde arabe vivait une réelle agonie, comment pouvais-je lutter contre cela ? Avant, l’écriture que j’avais commencée très jeune me fournissait une sorte de force, de réponse, d’arme. Puis, plus rien. Depuis 2005, je n’ai pratiquement plus écrit. Ce n’est pas la crise de la page blanche, non. J’ai des projets de romans et je suis toujours en chantier d’écriture. C’est juste un sentiment d’impuissance, d’inutilité et de non-sens, qui m’a bloquée, et j’ai eu envie de renouer avec la réalité à travers le contact avec des auteurs en herbe. Il fallait essayer de créer un contre-pouvoir, un laboratoire, jeter un caillou dans l’eau stagnante du paysage culturel arabe. C’est impossible de ne pas faire de la place aux jeunes, de les laisser ainsi s’asphyxier, périr, s’ankyloser. La culture arabe ne reconnaît pas le droit des jeunes à s’exprimer ; pour elle, la connaissance est une affaire d’âge, de vieillesse, de longues années d’expérience, les jeunes n’ont qu’à se taire et à écouter. Il faut changer cet état de choses. Ce sont mes ateliers qui m’ont donné la réponse.

Vous habitez Paris depuis de nombreuses années, mais vous restez taraudée par la question d’un éventuel retour au pays. Où en êtes-vous de cette interrogation ? 

Je ne me pose plus cette question du retour, car même si je rentrais demain au Liban, je sais que ce ne sera pas au pays que j’ai connu avant de partir. Dire que l’écrivain habite sa langue et ses mots n’est pas une idée vaine, surtout lorsqu’on appartient à des pays tels que les nôtres.





 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Ya Salam de Najwa Barakat, Actes Sud/ L’Orient des Livres, 2012, 160 p.
 
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