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2019-11 / NUMÉRO 161   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Vous êtes nus !
Aux vieillards qui nous gouvernent, nos Créons, ces entêtés du pouvoir

Par Wajdi Mouawad
2019 - 11
On a fini par vous croire et croire que la défaite était pour toujours notre lot et que jamais rien de bon ne nous arrivera et que devenus des Polynices, nous n’avions pas même droit à une sépulture pour nos vies sacrifiées. C’est cette conviction d’avoir mérité notre humiliation, vieillards accrochés au pouvoir, aveugles, incompétents, impuissants et sanguinaires, sanguinaires sans aucun courage, que vous avez réussi à nous fourrer dans la tête. C’est là, en quarante années, votre seule réussite. La plus grande et la plus minable. Ce n’était pas une victoire difficile tant nos blessures sont profondes, tant cette guerre civile, dont vous avez été les si effroyables acteurs, n’a été qu’une succession d’illusions et de violences donnant naissance à de nouvelles illusions et de nouvelles violences. Encore enfant, comme tous les enfants de mon âge, je vous apercevais à l’écran noir et blanc d’un téléviseur, sortant de vos réunions, ânonnant, promettant ce à quoi vous ne croyiez pas vous-mêmes. Déjà vous étiez vieux. Déjà tricheurs, menteurs, fourbes, communautaristes, confessionnalistes, névrosés par vos rancunes, les uns contre les autres, allant de règlements de compte en trahisons, jusqu’à aujourd’hui où vous continuez, comme si de rien n’était, écrasant les forces vives du pays, incapables même de résoudre la sublime question des ordures, lesquelles, s’entassant aux pieds des immeubles, deux ans durant, étaient devenues les métastases de ce cancer généralisé que vous êtes pour nous. Et nous, hagards, hébétés, sans possibilité de raconter ce que chacun a vécu au milieu de cette guerre civile, cette terrible catastrophe, nous restions convaincus de notre défaite. Jamais l’idée de prendre soin des vivants ne vous a traversé l’esprit. Jamais l’idée d’un comité national de réconciliation ne vous a même effleurés. Jamais rien pour redonner un rêve, un semblant d’utopie, comme un voyage vers la lune pour se retrouver, se parler et faire part de nos responsabilités durant cette boucherie où tant des nôtres sont tombés ! Non ! Rien ! Rien ! La dèche ! Pourtant, combien de nos mères, chassées dans l’exil, sont mortes au bout du monde, elles qui étaient nées au bord de la mer ? Combien d’entre elles sont aujourd’hui absurdement enterrées sous la neige canadienne, dans les forêts tropicales, sous le sable du désert saoudien ou pas loin de l’Antarctique australien ? Combien de pères, de fils, de frères et de sœurs disparus ? Combien parmi eux ont été enlevés, jamais retrouvés, combien de pères, de fils, de frères et de sœurs devenus fous à force de solitude dans un pays qui s’est vidé de ses forces ? Combien de parcelles, de terres perdues, brûlées ? Combien d’entrepôts volés ? Combien d’escroqueries ? Combien de viols, de meurtres ? Combien de journalistes abattus ? Combien ? Combien ? Il est étrange qu’un peuple, qui ne manque aucune occasion pour rappeler qu’il descend du savoir-faire marchand des Phéniciens, soit si nul à compter ses morts ! Comment après cela ne pas être convaincu que la défaite est désormais pour toujours ? Et depuis quarante ans que cela dure, vous êtes encore là ! Putain ! Vous êtes encore là ! Vous êtes encore là et, profitant de ce traumatisme, de père en fils vous continuez à vous enfanter et enfanter avec vous le pouvoir, en vase clos, le garder comme on garde le couteau bien planté dans la gorge des enfants du pays. Rien de moins qu’une caste de vampires ! Quel autre nom vous donner ? Comment on appelle ceux qui fondent leur bonheur personnel sur le malheur de la jeunesse ? 

Or voilà, quand plus rien ne permettait de croire au moindre salut, quand le monde vacille sous les coups des nationalismes et des grossièretés, après avoir assisté à la destruction du pays, à son partage, à son découpage, après être devenus chacun de nous des humiliés et des enfants d’humiliés, pour beaucoup sans plus l’usage de notre langue maternelle et pour beaucoup sans plus d’usage de langue tout court, des chiens aboyant parce que plus de mots pour dire ni penser, voilà qu’en quelques jours, sous l’impulsion d’une nouvelle génération de Libanais, foule bouleversante d’Antigones tous sexes et tous âges confondus, de toutes régions, portée seulement par la conviction de défendre un désir ardent de liberté, sous l’impulsion d’une génération qui n’a pas connu de son vivant la guerre civile mais qui en mange la merde au quotidien, électricité, chauffage, chômage, désespoir, tout ça excréments que vous continuez à déféquer du trou du cul de votre incompétence, de l’anus de votre nullité, cette génération-là, suffocante, écrasée, celle-là et pas une autre, redonne un sens au mot puissance, au mot courage, au mot joie et au mot vie et c’est à en pleurer tellement c’est immense ! C’est immense ! C’est immense !!!!! C’est immense et vous le savez ! Si immense que vous en êtes tout à coup dévoilés ! Vous êtes nus ! Nous vous voyons enfin ! Vous êtes à poil ! C’est si immense, si simple, si évident, que votre seul hébétement traduit votre aveu ! Qui ne dit mot consent ! Et vous êtes sans voix ! Et vous consentez ! Vous reconnaissez votre lamentable présence ! Le profit que vous avez tiré du pouvoir ! Vous vous en êtes mis plein les poches ! Tout en vous consent à cette évidence, cette foule est le miroir qui vous est foutu devant la gueule ! Briser le miroir ne changera rien au reflet qu’il vous renvoie ! Vous aurez toujours la même monstrueuse gueule de ceux qui n’ont de cesse de se remonter le visage pour se garder la flamboyance d’un film d’horreur de série B ! C’est halloween ! Vous êtes un déguisement sans déguisement ! Partez ! Partez tous ! Tous c’est-à-dire tous !! De manière organisée ! Proprement ! N’essayez pas de sauver les meubles ! Il n’y a plus de meubles ! Vous les avez tous volés ! Ils meublent vos magnifiques résidences, anciens châteaux d’émirs ou de croisés ! Il n’y a plus rien à sauver ! Vous avez tout volé ! Vous avez tout cassé ! C’est fini et à cette foule merveilleuse n’essayez pas de lui jeter des cacahouètes ! Ce ne sont pas eux les singes ! C’est vous ! Vous pouvez toujours leur casser la figure, leur envoyer vos milices, toutes vos milices, vous avez si peu d’imagination ! De tout temps et en toute occasion, hier à Santiago comme à Bucarest, à Abidjan comme à Paris, et aujourd’hui à Moscou ou Pékin, Damas ou Hong-Kong, le pouvoir n’a jamais trouvé rien de mieux que d’user de la force pour contraindre la puissance. Vous avez si peu d’alternatives. Si seulement vous aviez une fois, une seule fois, le sursaut de l’inventivité ! Si vous osiez ! Si seulement vous vous disiez qu’il est temps d’aider les gens, un déclic pour avoir le désir de nous redonner de la fierté, faire cet effort-là ! Si seulement vous aviez tout à coup le sens de la famille ! Si vous pouviez appliquer les préceptes de toutes les religions qui déchirent notre terre : amour, partage, pardon, spiritualité, invisibilité et bonheur du quotidien ! La mécanique quantique a fait apparaître l’idée que dans toute situation impossible il existe une probabilité pour que surgisse le possible ! Soyez quantique ! Faites surgir le possible ! Sinon quoi ? Vous n’aurez pas d’autre solution que de vous retremper dans la honte et dans le sang et user contre les Libanais de la même violence qui a déjà jusqu’à la corde été usée contre eux. Mais quelle que soit la direction que vous emprunterez : on vous voit ! La génération future vous voit, ceux qui vont naître de celles qui manifestent aujourd’hui, aussi vous voient car on leur fera plus tard le récit de ce qui arrive aujourd’hui et qui est si héroïque. Ces enfants-là, pas encore nés, seront d’abord fiers de la foule qui vous nargue quand ils n’auront que le mépris à offrir à votre mémoire. Cette jeunesse qui rigole au pied de vos bâtiments où vous vous murez, n’est pas la mienne, ni la vôtre, c’est une jeunesse nouvelle, et à elle ne parlez pas de printemps en plein automne, ni d’hiver en plein été, ne leur parlez ni de houmous, ni d’argent, ni d’économie, ni de mesures, ni de repentance, ne tenez pas de l’assurer de votre compassion et votre écoute, elle est allergique à tout paternalisme, ne lui parlez pas du parfum des fleurs ni du retour de la lumière ! Elle a trop avalé vos Groenlands, trop avalé vos baleines et les phoques éventrés pour croire encore à l’innocence de votre saison nouvelle. Elle a dans la bouche le goût amer des trahisons et des renoncements raisonnables. Il ne faudra pas vous étonner si, pleins de bonnes intentions, vous risquant à lui donner la parole, elle soit prise de l’envie soudaine de vous cracher dessus et de cramer le soleil. Tous disent-ils, c’est-à-dire tous ! C’est exagéré ? C’est radical ? C’est de mauvaise foi ? Ils sont à l’image de ceux que vous avez voulu qu’ils soient ! Ils se comportent de manière contraire à nos conventions et nos coutumes ? C’est précisément votre trahison et vos agissements qui les poussent à se comporter de la sorte. Quoi qu’il arrivera, même si vous les décimez jusqu’au dernier, ils auront été, en quelques jours, l’incarnation de cette phrase écrite par le poète Claude Gauvreau, poète québécois dont l’exil m’a fait devenir compatriote : « Il faut poser des actes d'une si complète audace que même ceux qui les réprimeront devront admettre qu'un pouce de délivrance a été conquis pour tous. » C’est ce que ces quelques jours d’octobre ont permis de faire. Délivrer des millimètres de territoires enfermés en chaque Libanais meurtri par les quarante années qui viennent de passer. Vous ne pouvez pas le nier. Vous ne pouvez pas ne pas l’entendre. Une respiration débute, quelque chose reprend son souffle, quelque chose respire, quelque chose respire. 


 
 
© Raphaele Macaron 2019
« Cette jeunesse qui rigole au pied de vos bâtiments où vous vous murez, n’est pas la mienne, ni la vôtre, c’est une jeunesse nouvelle. » « Une respiration débute, quelque chose reprend son souffle, quelque chose respire, quelque chose respire. »
 
2019-11 / NUMÉRO 161