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2018-12 / NUMÉRO 150   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Kénizé Mourad : le Pakistan au cœur
Kénizé Mourad voyage « au pays des purs »... Lorsque le roman est une grande enquête journalistique.

Par Laurent Borderie
2018 - 07
Il n'est pas certain qu'une fois que les lecteurs auront refermé le dernier roman de Kénizé Mourad les ambassades du Pakistan enregistrent une hausse de demandes de visas de tourisme. Pourtant c'est un voyage fabuleux, exceptionnel, que l'auteur de De la part de la princesse morte leur offre. Kénizé Mourad insuffle une forme romanesque qui fait que l'on a du mal à lâcher cette histoire. On demanderait volontiers une suite à ce voyage initiatique au cœur de ce pays qualifié comme l'un des plus dangereux au monde, aujourd'hui, et qui ne manque pourtant pas de côtés enjôleurs. 

Anne, jeune journaliste de guerre rompue aux zones de combats, travaille pour un grand hebdomadaire français et part enquêter sur le risque nucléaire au Pakistan. Grâce à son réseau, elle réussit aisément à s'intégrer dans la société de la haute bourgeoisie de ce pays cloisonné qui semble vivre dans le souvenir des fastes passés, occupe des palais majestueux mais décrépits et assiste impuissante à la montée d'un implacable fondamentalisme religieux islamiste. Anne découvre avec curiosité le fonctionnement de cette société, fractionnée, ravagée par la misère et la corruption. Avec l'appétit du grand reporter curieux de tout, elle pousse toutes les portes, va partout, dans les camps de réfugiés, dans les usines où travaillent des enfants, dans les quartiers qui luttent contre la pression foncière imposée par une mafia qui n'a d'autre argument que l'arme à feu. L'intrépide journaliste part clandestinement pour le port de Gwadar au cœur du Baloutchistan et révèle au lecteur une réalité inconnue. Dans cette zone interdite à tous les étrangers, elle découvre la fameuse route dite « des milliards » que les Chinois ont annexée. Kénizé Mourad nous entraîne avec délice dans les coulisses d'une société qui semble imperméable mais dont elle possède toutes les clés. Ce livre évoque une grande enquête journalistique mais il demeure un roman avec ses codes, ses intrigues amoureuses, ses retournements. Partout où elle se trouve, la jeune Anne est toujours accompagnée par le jeune Karim, cet intrépide aristocrate féru de culture, de livres, de théâtre, qui la sauvera des geôles des islamistes. Mais qui est ce jeune homme qui lui rappelle aussi le séjour que son grand-père a fait lorsque, jeune diplomate, il représentait les intérêts de la France lors de la partition de l'Inde en 1947 ? Kénizé Mourad est une amoureuse du Pakistan qui nous donne tout à voir de ce pays, aussi bien dans sa violence que dans ses raffinements les plus extrêmes, et nous fait baigner à la fois dans une forme de volupté accrue par une violence extrême.

Au pays des purs évoque un parcours initiatique pour Anne mais aussi pour le lecteur qui découvre un Pakistan inouï, surprenant, plein de paradoxes, aux codes souvent incompréhensibles. Au-delà de l'œuvre romanesque, ce livre évoque aussi une enquête journalistique très fouillée. Était-ce votre volonté ?

Absolument, je suis grand reporter et pour moi ce roman est un grand reportage, au long cours, qui ne pourrait pas être publié dans un journal, et trouve sa place dans ce genre littéraire. Je pense que l'on peut beaucoup dire, beaucoup raconter à travers un roman. Je connais très bien ce pays, j'ai de la famille en Inde et au Pakistan. Je m'y rends souvent et j'y ai réalisé de longs séjours. On dit que je suis la spécialiste du Pakistan, c'est peut-être vrai, j'en maîtrise toutes les subtilités, je crois. Il est réducteur de limiter ce pays à la misère, au danger, aux femmes voilées, à l'extrémisme. C'est un pays moderne aussi, complexe, attachant, passionnant que je veux faire découvrir. Il est particulièrement méconnu de l'Occident, excepté de l'Angleterre peut-être qui était la puissance coloniale. Déjà lors de la colonisation, le Royaume-Uni usait du même vocabulaire, des mêmes expressions que Georges Bush lorsqu'il est entré en guerre contre l'Afghanistan en assurant qu'il luttait contre le mal. Avec ce roman j'ai voulu parler de tout ce qui me tient à cœur. Je décris la misère, la chaleur, l'oppression, la corruption mais aussi la délicatesse des gens, l'intérêt qu'ils portent aux autres, leur curiosité pour le monde, et la triste réalité de la pression islamiste qui touche toutes les couches de la société aujourd'hui.

Le Pakistan que vous décrivez évoque un paradis perdu remémoré par les vestiges de la ville de Lahore ou des jardins de Shalimar. Vous faites dire à l'une vos héroïnes les plus attachantes, la Bégum Nusrat : « Ce pays était si plein de promesses. Nous le construisions avec enthousiasme, persuadés que nous allions vaincre la pauvreté et l'obscurantisme... » Que s'est-il passé depuis la partition en 1947 ?

Le Pakistan était un pays nouveau qui nourrissait tous les espoirs malgré les grands massacres qui ont concouru à sa création. Cette Bégum est un peu le portrait de l'une de mes tantes qui, comme elle, a créé une école de plus de 3 000 enfants dans laquelle les filles jouent au football. Ma famille est partie d'Inde pour vivre cette aventure, créer un pays réservé aux musulmans et surtout pas un pays islamique. Les musulmans étaient une minorité en Inde, importante, certes, mais ils préféraient se protéger des hindouistes, derrière des frontières. Mais tout a changé. Les seigneurs féodaux du Pakistan n'avaient pas l'intention de voir leur vie évoluer vers un changement démocratique. Il n'y pas eu de réforme agraire. C'est là la grande erreur de Al Jinnah, le fondateur du pays. Des millions de petits paysans demeurent enchaînés à leur terre et leur maître. L'argent, la corruption ont pris le dessus sur la vague idéaliste inspirée par Al Jinnah et toute la classe qui l'avait suivi. L'islam du continent indien est inspiré de soufisme et n'a rien à voir avec le fondamentalisme. Al Jinnah voulait un pays pour les musulmans mais buvait son whisky tous les soirs. Nous étions loin de ce qui se passe aujourd'hui. J'ai connu un Pakistan ivre de liberté qui n'est plus du tout cela, malheureusement. L'arrivée du général Zia a aggravé les choses et fait monter l'islamisme. Le pays s'est retrouvé entre le marteau et l'enclume à la suite de l'invasion de l'Afghanistan par les Russes alors que le Pakistan était le bras armé de l'Amérique. Dès lors, avec la création d'écoles talibanes, le chaos était aux portes du pays. L'armée n'a pas su réagir et nous en sommes là à présent.

Le discours que tient la Bégum Nusrat sur l'islamisme et l'oppression faite aux femmes est édifiant.

Elle est l'héritière d'une longue lignée. Elle rappelle ce qui est juste, que les paroles de Mahomet s'inscrivent dans celles d'Abraham, Moïse et Jésus et qu'il ne faut pas l'oublier. Elle rappelle que ceux qui s'ouvrent à leurs paroles iront au paradis. Au Pakistan, jusqu'à ces dernières années, les partis religieux ne pouvaient pas s'imposer dans les urnes alors qu'aujourd'hui ils sont proches de la majorité. La Bégum n'a pas peur de dire que le voile n'est pas une obligation et que la femme doit être pudique. Elle rappelle tout cela dans une réunion organisée par une prédicatrice islamiste comme il en existe au Pakistan. Ces personnages sèment la terreur dans ce pays. Aujourd'hui au Pakistan si une femme veut évoluer en sécurité elle doit se couvrir. Cela est contraire à la tradition pakistanaise.

Vous décrivez un pays surprenant, soumis à l'islamisme et pourtant ivre de culture et de modernité.

C'est une société multiple qui compte des artistes exceptionnels qui sont peu connus hors de leurs frontières mais le voile noir du terrorisme a tout occulté. Une vieille culture baigne le Pakistan qui dépasse même les islamistes, les Hijras par exemple que j'évoque sont des transsexuels qui sont reconnus par la loi et bénéficient de papiers d'identité qui assurent leur troisième genre ; cela n'existe pas en Occident.

Anne enquête sur la bombe atomique pakistanaise, les révélations qui lui sont faites ne sont pas rassurantes.

Certes, la bombe est très sécurisée, mais les « bombinettes » et leur prolifération ne sont pas exclues et pourraient être subtilisées par des militaires furieux qui viennent du peuple et peuvent être influencés par les islamistes. Un danger n'est jamais exclu.

Comment avez-vous procédé pour écrire une intrigue à partir de tous les éléments que vous possédiez ?

Je voulais aller au-delà des idées reçues et la meilleure manière de la faire, une fois que l'on maîtrise bien un sujet, est de construire un fil romanesque. Je me suis inspirée de mon entourage pakistanais pour inventer des personnages, ils existent presque tous en partie. Il a fallu les mettre en perspective avec la réalité du pays. J'ai vécu personnellement beaucoup de choses que je fais vivre à Anne. Je n'ai pas été prise en otage mais je suis allée clandestinement à Gwadar voir ce port que les Chinois ont annexé pour accéder à la route « des milliards » et piller un peu plus le pays. Je voulais raconter cette histoire totalement méconnue en Occident. La journaliste est toujours prête à sourdre derrière la romancière. J'ai quitté le métier de journaliste car il fallait toujours faire plus court, plus étroit. On le recommande sans cesse à Anne dans le roman. Le roman permet d'aller plus loin, de dire, de raconter plus. Pour faire passer et comprendre des choses, il faut utiliser l'intelligence et le cœur. Le roman est essentiel pour faire passer des choses importantes. J'aime les romans didactiques, c'est une vieille tradition littéraire qui me porte et qu'il ne faut jamais renier.

BIBLIOGRAPHIE  

Au pays des purs de Kénizé Mourad, Fayard, 2018, 352 p.
 
 
© Mustafa Özkök
« J'ai quitté le métier de journaliste car il fallait toujours faire plus court, plus étroit. » « Le Pakistan était un pays nouveau qui nourrissait tous les espoirs malgré les grands massacres qui ont concouru à sa création. »
 
2018-12 / NUMÉRO 150