FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2017-11 / NUMÉRO 137   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
General
Eduardo Mendoza : ambassadeur littéraire malgré lui
Dès la parution de son premier roman en 1975, année de la mort de Franco, Eduardo Mendoza devient le précurseur du postmodernisme espagnol.

Par Ritta Baddoura
2017 - 07
Écrivain espagnol né à Barcelone le 11 janvier 1943, Eduardo Mendoza vit entre Barcelone et Londres. La Vérité sur l’affaire Savolta, son premier roman, porte sur la répression des anarchistes catalans au début du XXe siècle. Frappé par la censure franquiste, il connaît un succès immédiat, reçoit le Prix de la Critique en 1976 et devient « Le » roman de la transition de la dictature à la démocratie. Unanimement salué comme l’un des chefs de file des romanciers de sa génération, Mendoza a vu ses romans couronnés de prestigieux prix littéraires tels que le prix Planeta 2010, le prix Franz Kafka 2015 et le prix Cervantes en 2016. Son œuvre est traduite dans le monde entier.

Mendoza est passé par la faculté de droit à Barcelone puis par des études de sociologie à Londres, expériences qui participent à forger sa réflexion engagée sur la société et le langage éclectique, parfois jalonné de jargon juridique et bureaucratique, dont sont injectés ses romans. Après quelques années à New York où il est traducteur pour l’ONU, Mendoza revient en 1982 à Barcelone pour écrire. Avant de se consacrer à la littérature, il sera pendant plusieurs années, traducteur littéraire et enseignant de traduction et d’interprétariat.

Eduardo Mendoza parle catalan, castillan, français et anglais et écrit sous le signe d’une tradition littéraire puisant dans le castillan et le catalan. Son style unique est d’une densité et originalité telles que la trame narrative en devient presque secondaire, aussi inventive qu’elle soit. Cette impression a en tout cas persisté tout au long de la lecture de sa dernière parution en français Les Égarements de Mademoiselle Baxter (Seuil, 2016).

Burlesque et baroque, l’écriture de Mendoza mêle dans des constructions labyrinthiques complexes qu’il faut sans cesse traverser et reconstituer, différents genres du roman – policier, social, picaresque, historique, gothique, sentimental, science-fictionnel. Dans une intrication étroite entre parodie et réalisme, se jouant du politiquement correct et des codes, et d’une plume alliant l’emphase, la subtilité et la vulgarité avec la souplesse naturelle du contorsionniste, l’auteur espagnol porte un regard critique acéré sur toute forme d’abus et de corruption exercée par le pouvoir.

Mendoza situe l’essentiel de ses intrigues dans une Barcelone effervescente, mondaine, interlope, kafkaïenne et opaque de jour comme de nuit. Enchevêtrant et alternant les voix narratives, les époques, les couches sociales et les rôles – ni l’assassin ni la victime ne sont véritablement ceux qu’ils semblent être – l’auteur met au jour avec un humour corrosif, les entrailles de la société et raconte avec empathie les trajectoires plurielles d’anti-héros dont l’Histoire ne se souvient généralement pas.

C’est dans le cadre d’Atlantide, beau Festival des littératures qui a lieu tous les ans à Nantes, au cours d’une rencontre au Lieu Unique animée par le journaliste R. Solis, que L’Orient littéraire a écouté Eduardo Mendoza s’exprimer sur son écriture. 

Quels étaient vos premiers goûts en matière de littérature ?

Quand j’étais enfant et que je savais à peine lire, mes premiers livres m’ont fasciné. Les contes pour enfants et leurs images sont mes premières influences les plus importantes. Si je pense à la littérature jeunesse, Les Mines du roi Salomon de Henry Rider Haggard a été un roman fondateur pour moi en tant qu’écrivain. Il y a eu plus tard l’influence de Joyce, Dickens, Balzac, Stendhal, Proust, puis j’ai attrapé le virus du roman noir américain et des intrigues tissées par les grandes dames du crime anglais. J’ai continué à lire les classiques de la littérature française et découvert Duras et Sarraute, mais de toutes ces aventures de lecture, c’est surtout le roman anglo-saxon qui m’a captivé.

Étudiant en droit à l’époque du franquisme, étiez-vous engagé politiquement ou est-ce que la lutte et l’évasion étaient pour vous principalement littéraires ?

Je pense que nous étions tous en tant qu’étudiants engagés dans une lutte pour la démocratie et la liberté, et contre l’oppression et la censure. J’avais alors le sentiment que cette lutte était peut-être inutile, mais que je devais la mener par principe et par engagement personnel. Plus tard j’ai compris que cette période avait été quand même importante et avait ouvert la voie à un bouleversement politique majeur qui a connu le succès alors qu’il aurait bien pu se solder par l’échec.

Votre premier roman La Vérité sur l’affaire Savolta a assis d’emblée votre réputation et vous êtes qualifié aujourd’hui encore de précurseur du postmodernisme espagnol. Vous reconnaissez-vous dans cette étiquette ?

Je reconnais qu’en Espagne La Vérité sur l’affaire Savolta a été le premier roman de la transition et cela pour une raison d’ordre purement chronologique. Je n’ai rien inventé personnellement, rien changé à ce qui était déjà dans l’air du temps, et il est vrai que mon roman a été publié l’année où Franco est mort. Tout ce qui est arrivé à ce moment-là a pris d’emblée une grande importance dans tous les domaines, y compris dans la littérature.

 
Parlez-nous d’une signature très présente dans votre œuvre : le goût pour la surprise, pour le coup de théâtre et pour le théâtre tout court.

Je pense que le théâtre est ce qui fonde ma carrière littéraire. Mon père était épris de théâtre et lorsque j’étais enfant, je suis allé au théâtre avec lui pour voir tout d’abord des pièces pour enfants puis des pièces pour adultes dès l’âge de 7 ans. Naturellement, je ne comprenais pas grand-chose mais tout me semblait si fantastique. Je pense que tous mes romans sont de petites scènes de théâtre. Les scènes commencent et finissent avec l’impression d’un rideau qui se lève ou qui tombe sous l’effet d’un coup de théâtre. C’est peut-être là à la fois l’une de leurs vertus et l’un de leurs vices.

Compte tenu de cette dimension dramaturgique, écrivez-vous à haute voix ?

Non. Tous mes romans pourraient être pris pour une sorte de pièce de théâtre à teneur cinématographique, non parce qu’ils sont très oraux, mais parce qu’ils sont imaginés comme des scènes théâtrales. Je pense que je suis plus un auteur dramatique qu’un écrivain de roman policier. Il s’agit pour moi de trouver la bonne mesure, de comprendre ce que le lecteur pense et ce qu’il entend lorsqu’il lit mes phrases, dans cette étrange opération qui a lieu dans le cerveau et qui fait que les mots que nous lisons avec les yeux, nous les entendons aussi dans la tête. Le sens musical est quelque chose de très important pour moi. Je compose mes phrases comme on peut composer de la musique ou des textes pour le théâtre. Et c’est pourquoi il est très important d’avoir un bon traducteur qui sache transmettre le rythme de l’écriture impulsé par l’auteur. Cette exigence a été aussi la mienne en tant que traducteur littéraire.

Votre personnage principal est Barcelone que vous arpentez à toutes les époques parfois dans un même livre. L’attachement que vous avez pour votre ville semble plus critique que nostalgique.

J’ai commencé à écrire parce que j’étais intéressé par l’histoire et par l’évolution des sociétés et comme je suis de Barcelone, il me semblait évident de cultiver ce terrain familier. Barcelone est une ville intéressante parce que, comme beaucoup de villes européennes, elle a une industrie puissante, de grands problèmes sociaux et un pouvoir politique dont le rôle direct est plus ou moins déguisé. J’étais intéressé par les mythes fondateurs de l’histoire de Barcelone, qu’ils soient vrais ou pure imagination. Barcelone est presque une ville sans histoire même si elle a ses historiens ; c’est aussi une ville animée par une quête de la mémoire collective. J’ai pris Barcelone comme lieu de mes romans, sans amour, sans sentiment spécial. Cela me semblait naturel. Mais avec le passage de l’anonymat à la célébrité touristique mondiale qu’a connu Barcelone, je suis devenu malgré moi l’ambassadeur littéraire de cette ville, l’apôtre de quelque chose que j’ignore. Aujourd’hui, il me semble bon d’accepter les choses telles qu’elles sont.

Comment voyez-vous justement cette métamorphose de Barcelone en ville super touristique ?

Je le vis comme un citoyen et comme un observateur de l’évolution des villes qui se retire pour écrire. Mon premier roman a été précisément une étude de la formation de la Barcelone moderne. Maintenant, je suis fatigué et je ne sais plus si je veux encore écrire sur Barcelone. Je pense qu’elle perd effectivement une partie de son âme. Je ne sais pas non plus si une ville doit avoir une identité ou pas, ou si Barcelone n’est pas en train de devenir l’imitation d’une carte postale que recherchent les touristes. 

Imagineriez-vous écrire un roman sur Barcelone telle qu’elle est aujourd’hui ?

Non, je ne vais pas écrire de roman sur ce sujet. J’écris des romans où j’aborde sur un ton léger une autre période plus ancienne de la transformation de Barcelone. Je ne veux pas écrire un roman sérieux. On pourrait longuement écrire sur ce phénomène de transformation des villes en carte postale, Barcelone, Venise, Singapour et tant d’autres. Je laisse cela à quelqu’un de plus jeune car il faut que plusieurs années passent avant de pouvoir décrire avec du recul le moment historique de la transition.




 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Les Égarements de Mademoiselle Baxter de Eduardo Mendoza, traduit de l’espagnol par Delphine Valentin, Seuil, 2016, 288 p.
 
2017-11 / NUMÉRO 137