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2018-01 / NUMÉRO 139   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Leila Slimani, prix Goncourt 2016 : « La littérature doit s’affranchir de tout jugement social ou politique. »
Née en 1981 d’un père marocain et d’une mère franco-algérienne, diplômée de l’IEP, Leila Slimani a été journaliste à Jeune Afrique avant de se consacrer à l’écriture. Déjà remarquée il y a deux ans pour son livre Le Jardin de l’ogre, la romancière vient d’obtenir le prix Goncourt pour Chanson douce, un roman terrible et poétique à la fois, qui raconte un fait divers sordide survenu aux États-Unis en 2012 : un double infanticide perpétré par une nounou.

Par Laurent Borderie
2016 - 12
C’est dans l’effroi que commence l’histoire : « Le bébé est mort. » Dès lors, l’auteure re­monte le temps, explore telle une archéologue de la vie quotidienne tous les éléments qui ont amené à ce terrible crime. Comment Louise, cette nounou apparemment parfaite, a-t-elle pu en arriver là et tuer les deux enfants qu’elle paraissait aimer comme une nouvelle grand-mère d’adoption ? Comment cette femme a-t-elle pu prendre une telle emprise sur cette famille ? Comment Paul et Myriam, les deux parents d’Adam et Mila, n’ont-ils rien vu venir ? Trop pris par leur métier, trop heureux de pouvoir tout déléguer à cette nouvelle venue, cette « perle », ils ont été passifs. Ils ont aimé sa cuisine, sa conception du ménage et de l’organisation domestique. Peu à peu, Louise a fait son nid dans leur appartement. Peu à peu, elle a pris un pouvoir laissé vacant dans cette famille et s’est imposée au point de devenir indispensable. Mais la dialectique du maître et de l’esclave est toujours d’actualité, et lorsque l’esclave devient fou, le réel bascule dans l’irrationnel. C’est cette histoire terrible qui a pris forme sous la plume de Leila Slimani. La romancière la dissèque avec talent et mène le lecteur vers l’indicible, l’horreur, au point que lire les dernières pages devient difficile. Ce pourrait être un constat social sur la misère, l’absence de mots pour dire le malheur et trouver un remède. Couronné par l’Académie Goncourt, ce roman saisit par sa froideur, sa rudesse et pénètre l’esprit au point, comme Louise dans l’appartement, de l’habiter.

Comment vous est venue l’idée d’écrire une histoire aussi noire ?

Il y a longtemps que j’avais envie d’écrire sur les relations entre une famille et une nounou. Il y a quelque chose de romanesque entre les personnes qui servent les intérêts d’une famille et leurs employeurs. Ce sont des gens qui investissent un cadre de vie qui n’est pas le leur, qui vivent dans une famille à laquelle ils sont étrangers. Rien ne leur appartient dans cet univers et pourtant ils en sont les gardiens. Les domestiques sont les pivots d’une famille et les relations qu’ils entretiennent avec leurs employeurs sont souvent difficiles à comprendre. C’est un sujet vaste et même si, aujourd’hui, le rapport à la domesticité a évolué, les relations noueuses sont toujours présentes. Dans une famille, une nounou, une femme de ménage deviennent des personnages centraux. On le voit dans le roman : Louise change peu à peu l’aspect du domicile, impose sa marque et pour Myriam et Paul, ses employeurs, cela devient un confort jusqu’au moment où cela devient de moins en moins supportable.

Après Eros que vous aviez déjà exploré dans votre premier roman, Le Jardin de l’ogre, qui racontait l’histoire d’une jeune journaliste insatiable sexuellement, vous auscultez à présent Thanatos. Ce sont les deux tenants d’une œuvre à poursuivre ?


Je ne sais pas encore. Ce sont les premiers jalons de mon travail. La violence, la sexualité, la folie, l’univers social… tout cela m’intéresse, me passionne. Je peux y trouver matière à nourrir, à construire des histoires, des romans. Cependant je ne sais pas de quoi sera fait le prochain livre. Je ne fonctionne qu’à l’instant, au moment. Il est donc possible que je sois amenée vers d’autres champs d’investigation, d’autres désirs. C’est l’envie qui m’anime. Mais il est vrai que le sexe et la mort sont des moteurs qui peuvent générer d’autres histoires encore…

On note que vous vous attachez peu au jugement de vos personnages dans vos romans : vous décrivez crûment les faits, les gestes, les paroles de vos héros, sans jamais porter de regard extérieur.


Je ne suis pas de ces écrivains qui jugent, qui s’engagent moralement, qui prennent parti, qui ont une volonté de faire partager leurs opinions ou qui veulent décrire le monde tel qu’ils le voient. Je pense que la littérature doit s’affranchir de tout jugement social ou politique. La littérature est là pour dire. Moi je décris, je raconte. Mon intérêt n’est pas de juger, mais de décrire.

Pourquoi avez-vous commencé le roman par la fin avec la mort des deux enfants ? Ce choix implique terriblement le lecteur qui appréhende la fin avec une vraie difficulté !

C’est une manière de forcer le lecteur à devenir actif. J’ai voulu ce parti pris pour qu’il mène une enquête totale, absolue, qui lui permette d’avoir dans les mains et à l’esprit tous les tenants et aboutissants qui ont amené à cette triste réalité qu’est la mort des deux enfants.

On a l’impression que vous faites aussi le procès des bobos (les bourgeois-bohèmes). Les parents, Myriam et Paul, véhiculent des idées sociales et politiques, mais une fois à la maison, ils forment un couple ordinaire.

Ce n’est pas un procès, c’est une réalité. La presse attaque les bobos à longueur d’articles. Myriam et Paul sont tout simplement des gens normaux qui essaient de réussir et qui n’aspirent qu’à une chose : faire au mieux, dans les meilleures conditions et protéger leurs enfants. On fait partout le procès des bobos alors qu’ils sont centraux dans les romans de Stefan Zweig. Ils ont été ceux qui ont disparu durant la Deuxième Guerre mondiale. C’est une catégorie sociale complexe, faite de contradictions, mais profondément attachée aux valeurs et aux rapports humains.

Votre roman semble avoir une vraie portée sociale : il évoque le rapport entre les couches sociales, la notion de l’étranger dans un univers déjà installé…

Je suis opposée à une lecture trop sociologique des romans. J’ai voulu dresser un portrait de la famille qui peut apparaître comme un bloc fermé, clos. C’est souvent cruel même. Ce roman est une fiction, une pure fiction. Le point de départ est un fait divers qui s’est déroulé dans le début des années 2010 aux États-Unis, mais c’est tout. Tout est parti de mon imagination, de mon désir de raconter une histoire, de donner envie aux lecteurs d’en tourner les pages. Le fait divers est toujours inspirant, c’est l’émergence de l’extraordinaire dans le monde ordinaire.

Quels sont les auteurs qui ont construit votre vie d’écrivain, qui peuvent l’influencer encore aujourd’hui ?

Il y en a énormément. J’ai toujours été une grande lectrice. Je suis très attachée aux romans russes : Dostoïevski et Tchekhov m’ont toujours emportée, mais j’aime aussi Albert Camus et François Mauriac. J’apprécie également Simenon qui a su si bien décrire la vie de la petite bourgeoisie. Je nourris enfin une profonde passion pour Milan Kundera. Je me suis replongée dans son œuvre lorsque j’écrivais Le Jardin de l’ogre. C’est le romancier du désir, de l’ironie, de la distance, il n’est jamais complaisant.

Parlons de votre style : il est épuré, presque « clinique ». Est-ce délibéré ou plutôt une habitude prise dans l’exercice de votre métier de journaliste à Jeune Afrique ?

C’est une volonté de clarté très nette, de limpidité aussi. J’essaie d’avoir ma propre musique. Elle est parfois mélancolique sans pour autant être lyrique. Mon travail de journaliste m’a aidée à avoir le souci du détail, de l’observation, sans appuyer pour autant, en travaillant par petites touches.

Vous publiez bientôt un essai intitulé Sexe et mensonge : être jeune au Maroc. Votre statut actuel peut-il vous aider à mener un combat pour la liberté sexuelle dans ce pays ?

La sortie de ce livre a été repoussée à septembre prochain à cause du Goncourt. Je l’ai écrit bien avant mon roman. Il s’agit d’une enquête journalistique ; je décris la situation telle qu’elle existe vraiment au Maroc. C’est un long travail qui devrait intéresser aussi bien les Marocains eux-mêmes que les Occidentaux.

 
 
© José Correa pour L'Orient littéraire
 
BIBLIOGRAPHIE
Chanson douce de Leila Slimani, Gallimard, 2016, 227 p.
 
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