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2017-12 / NUMÉRO 138   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le Liban, imprimerie du monde arabe ?
Berceau de l'alphabet, le Liban est considéré comme l'imprimerie du monde arabe. Mythe ou réalité ? Quelle est la situation de nos imprimeurs ? Enquête à Beyrouth sur un secteur essentiel de l’industrie libanaise.

Par Fifi ABOU DIB
2007 - 10
Dès 1289, date de la prise de la ville de Tripoli par le sultan des Mamelouks, al-Mansur Qala’un, la pénétration de l’arabe dialectal jusque dans les monastères maronites fit reculer l’usage du syriaque. Il était pourtant vital pour le clergé de préserver cette langue cultuelle, bien que le besoin de communication imposât de parler l’arabe. Un compromis fut trouvé : on admettrait l’usage de l’arabe dans le culte maronite, à condition que celui-ci soit écrit en caractères syriaques. Ainsi fut inventé le « karshuni », une écriture hybride qui exprimait une langue dans la typographie d’une autre. Pour servir son prosélytisme, le monastère de Saint-Antoine de Qozhaya qui domine la Vallée sainte au nord du Liban fit l’acquisition de la première imprimerie du Moyen-Orient. Acheminée par lourdes pièces de fonte, à dos d’âne sur les sentiers hasardeux qui plongent dans la vallée, cette machine servit à imprimer, en 1585, le premier livre produit au Liban et dans la région : un psautier en karshuni. Cependant, cette imprimerie confidentielle fit long feu. Il fallut attendre un siècle et demi, vers 1733, la parution du premier livre en caractères arabes, le Mizan al-zaman, sous les presses du couvent Saint-Jean-Baptiste à Choueir. Cette deuxième imprimerie, acheminée de Bucarest via Alep par Abdallah Zakher, donnera le véritable coup d’envoi de l’industrie du livre au Liban. Dès lors, pour mieux véhiculer leur enseignement religieux, les différentes missions et communautés s’intéressent à l’imprimerie. Jésuites et protestants installent chacun sa presse. Leur rivalité est encouragée par un lectorat chrétien avide d’enseignement et ouvert à toutes les cultures. Au Liban, les publications se multiplient désormais dans toutes les langues. Selon Basile Aggoula (Le livre et le Liban - Musée Nicolas Sursock/ Les cahiers de l’Est) : « Un mouvement de traduction et de compilation s’instaure, allant des petits traités jusqu’aux encyclopédies. La presse connaîtra au Liban un développement spectaculaire (…). En Égypte et ailleurs (Paris, Nicosie, Cagliari, Sardaigne, États-Unis et Amérique du Sud), les Libanais seront l’âme du journalisme arabe. Le livre libanais, à l’intérieur comme à l’extérieur, explique une grande partie de l’éveil de la conscience arabe. »

Le savoir-faire des imprimeurs libanais

Quatre siècles plus tard, que reste-t-il de cette révolution ? Un adage affirmait il n’y a pas si longtemps que dans un monde arabe où l’Égypte écrit et l’Irak lit, le Liban imprime. Le Liban imprime, et ce verbe a une belle résonance. Lire et écrire sont des activités solitaires alors qu’imprimer touche à l’universel. En cela, le Liban perpétue sa tradition d’ouverture, et lutte avec succès contre le confinement que lui impose sa précarité. Un marché florissant du livre, favorisé par le progrès de l’alphabétisation, a permis l’éclosion de dizaines d’imprimeries dès les années 1930. Celles-ci ont profité de la place laissée au livre profane par les imprimeries religieuses. Dans les années 50, les imprimeries commencent à s’orienter vers la bureautique. La « paperasse », corollaire de la prospérité économique, indispensable à la gestion des banques, des commerces et des sociétés, acquiert une place considérable dans la production de l’imprimé. Aujourd’hui encore, l’imprimerie Anis, fondée en 1957, continue à se spécialiser dans le courrier bancaire : carnets de chèques, cartes de crédit, livrets d’épargne, papier à en-tête, auxquels il faut ajouter les publications périodiques, rapports et matériel de communication. Depuis 1993, cet imprimeur s’est également lancé dans les beaux livres : à ce jour, non moins de 105 livres de bibliophile sont sortis de ses presses dont, pour ne citer que les derniers en date, Traces libanaises de Viviane Ghanem et Asma Freiha, et Urban toys de Nadim Karam pour le compte d’un éditeur londonien. « La guerre n’a jamais rien interrompu, affirme Jihad Achkar. De 1975 à 1992, nous avons poursuivi notre expansion et contracté des dettes pour acheter des machines. Dans ce métier, il faut rester à la pointe pour être performant. On ne peut jamais arrêter les frais techniques. On vit bien, mais on vit endetté. » Selon Achkar, l’imprimerie libanaise demeure l’une des plus pointues de la région, notamment grâce à l’élément humain. « Sur une échelle de 0 à 100, précise-t-il, l’étape jusqu’à 90 est à la portée de presque tout le monde. C’est la phase finale qui est la plus délicate. Il nous arrive souvent de recevoir de l’étranger des travaux à ce stade, à charge pour nous de les terminer. C’est au Liban que se fait le travail de précision, c’est surtout chez nous que se trouvent les meilleurs relieurs. »

Un secteur performant mais coûteux

La plupart des imprimeries étant au Liban des entreprises familiales, l’élément humain a longtemps été formé sur le tas par le « moallem », le fondateur, comme dans les confréries. Si l’informatique a révolutionné l’imprimerie dans les années 80, laissant des équipes entières de typographes sur le carreau, si chaque machine est désormais équipée de son propre ordinateur, reléguant la mythique Heidelberg au rang de pièce de musée, ce métier n’en reste pas moins un métier d’art qui se transmet de maître à apprenti. La première génération a connu les caractères de plomb, le verre de lait pour conjurer le saturnisme. Ses enfants sont passés sans transition du marbre à l’écran de contrôle. Ils sont envoyés en formation à l’étranger, notamment en Allemagne et aux États-Unis. Chaque acquisition de machine est accompagnée du même rituel : des techniciens locaux effectuent des stages de vingt à vingt-cinq jours chez le fabricant qui, à la livraison de l’outil, envoie lui-même des instructeurs pour entraîner le reste de l’équipe. Des procédés coûteux, mais qui n’empêchent pas le marché libanais de rester performant. Cet avantage s’explique par la concentration familiale des entreprises, et la haute qualité du produit pour un coût inférieur à l’Europe, notamment grâce à la cotation en dollar. Mais le secteur souffre d’un manque au niveau de la formation d’ouvriers qualifiés. Les exigences du métier, les pressions accrues au niveau des délais de livraison, n’accordent plus aux ateliers le loisir de former les ouvriers sur place. Les imprimeries réclament désormais la création d’une branche spécialisée dans leur domaine auprès des écoles techniques.

En ce qui concerne la langue, Jihad el-Achkar constate un recul du français depuis les années 80. Avant cette période où s’est amorcée l’émigration des étudiants des écoles chrétiennes, l’imprimé français était majoritaire, affirme-t-il. Aujourd’hui, on imprime surtout en arabe et en anglais. En revanche, pour Georges Chemali, également un « deuxième génération » de l’imprimerie Chemali & Chemali, la production du livre français est égale à celle du livre anglais, l’arabe restant majoritaire. Il faut dire que Chemali imprime du livre scolaire pour le compte des éditions Hachette à destination des pays francophones de la région. À la base, la vocation de cette imprimerie est essentiellement le livre. Ici, on imprime 50 % de livres divers, 30 % d’éditions de luxe, et 20 % de magazines, dont un bon pourcentage de magazines étrangers. Mais Chemali est également éditeur à l’occasion et a publié des ouvrages de qualité, appréciés des bibliophiles. Cette double casquette est d’ailleurs courante chez les imprimeurs libanais, comme en témoigne Dergham qui, tout en imprimant nombre d’ouvrages à destination du marché local ou de l’Europe, édite aussi bien Saïd Akl que des auteurs francophones prometteurs. Si Chemali se plaint des coûts élevés de fonctionnement, notamment en matière d’électricité, de communication et d’expédition, il confirme cependant que l’industrie du livre au Liban reste relativement compétitive.

À quand un institut technique ?

Peut-on déduire de ces propos que le Liban continue d’être l’imprimerie du monde arabe ? Le syndicat des imprimeurs libanais a récemment adopté le label plus générique de « syndicat des arts graphiques ». Sous cette appellation, le président Joseph Sader, par ailleurs propriétaire des éditions juridiques éponymes, recense près de 800 sociétés concernées par les métiers du livre, y compris les relieurs. « Ce nombre est considérable, l’un des plus élevés du monde par rapport à la superficie du pays, observe Sader. Le secteur de l’imprimerie a toujours été important au Liban. Pendant la guerre, il a contribué à faire entrer le plus de devises étrangères dans le pays. Mais la concurrence est rude avec les pays voisins, notamment la Syrie, la Jordanie et les EAU qui ont des moyens financiers plus importants. Mais nous avons un savoir-faire encore inégalé. Notre profession a été durement touchée pendant la guerre de juillet 2006, avec la destruction d’un certain nombre d’imprimeries dans la banlieue sud de Beyrouth, notamment celle des Comati. Mais elle poursuit son développement contre vents et marées. » Comme ses confrères, Sader déplore l’absence d’une structure pour former les techniciens d’imprimerie. « Il y a eu de nombreuses tentatives de créer un institut technique spécialisé. Des ministres de l’Éducation ou de la Culture se sont tour à tour intéressés à la question. La Communauté européenne a fourni une étude et un programme académique, mais aucun projet n’a encore vu le jour. » Par ailleurs, Sader regrette que 20 % seulement du papier importé au Liban soit affecté au marché interne. Tout le reste prend le chemin des pays de la région, sous forme de publications diverses. En dehors des magazines et des livres de droit et de jurisprudence, c’est le Coran, commandé en grand nombre par les États arabes, qui dynamise le marché. Des affaires importantes peuvent également être réalisées dans le domaine du livre scolaire qui fait aujourd’hui l’objet d’adjudications. Quant au roman… « Le Liban ne lit plus, constate Sader avec amertume. Un livre à succès se vend rarement à plus de 300 exemplaires dans notre pays. » Alors oui, le Liban imprime. Mais pour qui imprime le Liban ?

 
 
Alexandre Medawar © 2006
 
2017-12 / NUMÉRO 138