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Enquête
La littérature jeunesse au Liban : une révolution en marche
Depuis quelques années, un vent de renouveau souffle sur la littérature jeunesse au Liban. Il suffit de parcourir les rayons des librairies pour constater le nombre de nouvelles productions. Du côté des bibliothèques, les initiatives se multiplient pour attirer les jeunes lecteurs et leur donner le goût de la lecture. Enquête sur un secteur dynamique, mais encore insuffisant.

Par Georgia MAKHLOUF
2009 - 04
Depuis 2002, il s’est passé quelque chose de véritablement nouveau dans le livre pour enfants au Liban. L’intérêt pour l’édition jeunesse existait, certes, auparavant, et quelques figures pionnières l’avaient déjà marquée de leur empreinte, à l’instar d’Émilie Nasrallah, auteure entre autres du Journal d’un chat (Yawmiyyat hirr), Rose Ghorayeb, Najla Bachour, qui a écrit, publié et édité des jeux pédagogiques pour enfants, ou Jolinda Abou Nasr, très active dans le cadre de l’International Book Board for the Youth. Mais comme le souligne Nadim Tarazi, directeur de la Maison du livre, « l’édition jeunesse au Liban et dans le monde arabe accusait un retard important par rapport au reste du monde, et la production était atone, sortant rarement des sentiers battus et misant beaucoup sur les traductions ». Marie-Hélène Bastianelli, chef de projet au ministère de la Culture, souligne elle aussi à quel point l’édition jeunesse restait, jusqu’à une date récente, très marquée par le parascolaire : ouvrages centrés sur les apprentissages linguistiques et l’acquisition de connaissances, reprises en fin d’ouvrage sous forme de questionnaires ou de bilans. En outre, souligne-t-elle, « les approches étaient généralement très moralisatrices et, surtout, il n’y avait pas ou peu de souci du livre en tant qu’objet ». Car on se préoccupait peu de format, de qualité du papier, d’inventivité des illustrations, et plus globalement d’attractivité de l’objet livre dont on sait pourtant combien elle est fondamentale pour susciter le désir de lire et l’autonomie de l’enfant dans sa relation au livre. 

Des maisons d’édition novatrices

Quelques maisons d’édition ont commencé à faire bouger les choses, entraînant derrière elles le reste du secteur. Parmi celles-ci, on citera Dar al-Hada’iq, emmenée par Nabiha Mohaidly, qui a défini une véritable politique éditoriale reposant sur un projet pédagogique clairement construit, et qui a adopté une stratégie commerciale en cohérence avec ses objectifs. Mohaidly a également créé la première revue jeunesse en arabe Touta Touta, qui s’adresse aux 5/7 ans. Elle a d’ailleurs été primée en tant que meilleure revue jeunesse dans le monde arabe. Shirine Kreidiyyé, fille d’éditeurs et créatrice de Asala, a fait, elle aussi, avancer les choses par des choix éditoriaux originaux et parfois inattendus. Elle a révélé pas mal d’auteurs et d’illustrateurs libanais à qui elle a su faire confiance. Nadine Touma à la tête de Dar Onboz est également une valeur sûre de l’édition jeunesse. Ses productions d’une extrême qualité, ses choix parfois révolutionnaires par rapport au reste du marché en ont fait une figure incontournable mais parfois controversée, sans doute justement parce que clairement en avance. Touma explique qu’elle a simplement produit les livres qu’elle aurait voulu lire. Son projet, c’est « le mariage de deux mondes, celui de l’art et celui de la littérature ». Tout à fait consciente de son engagement, elle affirme « avoir une mission sans pour autant être missionnaire » et elle s’est entourée d’une équipe cohérente pour le mener à bien. Son travail d’édition est systématiquement complété par un travail d’accompagnement : ateliers créatifs, rencontres avec auteurs et illustrateurs, kits pédagogiques, expositions, mini-événements... Elle sait qu’il faut aller à la rencontre des lecteurs, et qu’il faut « jouer le rôle d’un pont ». Son travail est emblématique de celui de toutes ces nouvelles maisons d’édition qui ont osé aborder des thèmes nouveaux, ancrés dans le quotidien des enfants, mais qui ont également su s’adresser à leur imaginaire et à leur fantaisie. Dans une langue arabe renouvelée et allégée de ses pesanteurs. Dans leur sillage, des évolutions positives sont apparues chez nombre d’autres éditeurs, y compris les plus traditionnels et les plus proches du scolaire.

Le rôle du ministère de la Culture

Le ministère de la Culture a encouragé ces évolutions par une politique qui s’est portée en priorité sur trois axes, souligne Marie-Hélène Bastianelli : «  soutien à la création de livres de qualité ; formation des professionnels du secteur, libraires, bibliothécaires ou éditeurs ; et promotion du livre, en région où les besoins sont immenses et à l’international ». 

Ces bouleversements de l’édition jeunesse s’accompagnent de nombreuses autres initiatives, comme la création de la première revue critique sur les publications jeunesse en arabe, Qira’at saghira, à l’initiative de la Maison du Livre et de la Joie par les livres (organisme français chargé de la promotion du livre jeunesse) et avec le soutien de l’ambassade de France et du ministère de la Culture. Créée en 2004 et distribuée avec le quotidien an-Nahar, cette revue trimestrielle prépare son quinzième numéro ; elle est devenue une référence dans le secteur. Un festival itinérant du livre de jeunesse a également vu le jour, dont la troisième édition est actuellement en préparation. Ce festival se propose d’aller à la rencontre des lecteurs et de leur faire connaître les livres innovants, mais aussi d’organiser des rencontres entre auteurs, illustrateurs, conteurs et lecteurs. La création d’un centre de littérature jeunesse dans le Hermel est actuellement à l’étude, ainsi que la création d’un site Internet sur la littérature jeunesse, mubtada.org, qui sera lancé à l’occasion de « Beyrouth, capitale mondiale du livre ».

On le voit, les avancées sont nombreuses dans le secteur jeunesse. Mais l’immense chantier de la production de livres jeunesse de qualité serait peu de choses s’il n’était accompagné par un travail de fond auprès des lecteurs, ou plutôt des lecteurs potentiels, tant il est vrai que beaucoup d’efforts sont encore nécessaires pour faire venir les enfants dans les bibliothèques et pour leur donner le goût de la lecture. 

Des bibliothèques au service des jeunes

C’est à cette tâche que s’est attelé le réseau des bibliothèques as-Sabil. Michèle Wardé, l’actuelle présidente, raconte que « lorsque les enfants ont commencé à venir à la bibliothèque de Bachoura, ils couraient dans tous les sens. Il a fallu tout d’abord mettre à leur disposition des jeux. Petit à petit, ils ont commencé à toucher les livres, à les ouvrir, à les feuilleter. C’est progressivement qu’ils les ont apprivoisés ». Joumana Behlok, responsable des animations dans les bibliothèques du réseau, est heureuse de souligner que le travail entrepris auprès des publics scolaires est un vrai succès. « L’objectif pour nous est d’aller vers la lecture plaisir. On ne leur demande plus de résumer. Ils ont le droit de ne pas aimer un livre et de lui préférer un autre. On souhaite leur offrir le cadeau d’une fenêtre de liberté. » Des activités sont organisées en permanence pour faire venir les lecteurs dans les bibliothèques : l’heure du conte, mise en place dès l’ouverture d’une bibliothèque, devient rapidement un rendez-vous régulier ; des ateliers d’écriture sont proposés aux adolescents ; des expositions sont montées qui renvoient elles aussi à des lectures complémentaires. Au-delà de l’accès au livre, c’est un apprentissage de la citoyenneté qui se fait avec les enfants car ils comprennent enfin le sens du mot « public ». « Ils apprennent à partager les livres, ils prennent conscience qu’un objet peut être à la fois à eux et aux autres. Le livre devient un bien commun », souligne M.Wardé. 


Problèmes et insuffisances

Le tableau, pourtant, n’est pas seulement rose. Les livres libanais pour la jeunesse souffrent de la baisse générale du niveau de la langue arabe dans les écoles, les élèves se tournant volontiers vers des langues « plus faciles » ou « plus attractives ». Un grand effort reste aussi à faire au niveau des histoires racontées aux jeunes, jugées « ineptes » ou « dépassées », et du langage adopté par l’auteur, les mots en arabe employés n’étant pas toujours familiers. Sur le plan commercial, la survie des nombreuses maisons d’édition pour la jeunesse se pose, avec des coûts de distribution et de promotion élevés que la plupart des éditeurs ne peuvent plus supporter. D’autant que les efforts restent éparpillés, et que les relations entre les acteurs du secteur sont davantage marquées par la rivalité, voire la concurrence déloyale, que par la coopération et la synergie, et ce malgré les efforts du ministère de la Culture pour les fédérer et les faire participer ensemble à des Salons du livre spécialisés, comme ceux de Montreuil ou de Bologne. Marie-Hélène Bastianelli exprime son inquiétude à cet égard : « Si les éditeurs libanais ne se montrent pas plus solidaires, s’ils ne créent pas une structure collective pour partager les coûts de distribution, ils vont rater le coche face au marché global. » Le risque est en effet immense que le « chacun pour soi » empêche cette véritable révolution du secteur de porter ses fruits. Ce qui, au vu du travail colossal déjà accompli, serait vraiment dommage…


 
 
D.R.
 
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