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Essai
Derrière la montée aux extrêmes, la chimère de la paix


Par Michel Hajji Georgiou
2019 - 05


L ’écriture, autant comme une libération, une catharsis ; comme un moyen aussi de se réapproprier une mémoire quelque peu engloutie à contrecœur par la guerre et l’exil ; mais enfin et surtout comme une dénonciation des différents protagonistes de la montée aux extrêmes identitaire, sectaire et néo-impérialiste qui ravage actuellement le monde, et plus particulièrement le Proche-Orient. Telles sont quelques-unes des multiples fonctions de l’ouvrage de chercheuse libano-française Diane Merhi-Voisine, intitulé De paix toujours nous rêvons : Proche-Orient, état de guerre permanent ? et paru récemment aux éditions Maisonneuve & Larose et Hémisphères, avec le soutien bienveillant de feu Antoine Sfeir.

Un double choc traumatique paraît avoir précipité la production de l’ouvrage : le réveil chez l’auteur de la mémoire affective du Liban cosmopolite d’avant-guerre, provoqué par un concert de Feyrouz diffusé par les chaînes de télévision française, ainsi qu’un puissant sentiment de frustration arabe déclenché par la décision du président des États-Unis Donald Trump, en décembre 2017, de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël.

Avec beaucoup de lucidité et de courage, sans détours inutiles et un style mêlant récit historique, analyse politique et interjections subjectives qui témoignent de la rage de l’auteur face à la succession d’injustices commises à l’encontre du monde arabe par les différents protagonistes endogènes et exogènes, Diane Merhi-Voisine passe au crible les différentes dynamiques meurtrières qui ont contribué au dépérissement progressif de la région.

Avec La Question de Palestine d’Henry Laurens comme référence fondamentale, le tiers de l’ouvrage est naturellement consacré à la plaie originelle, le processus qui a conduit à la fondation d’Israël en 1948 sur des allégations historico-religieuses fallacieuses et à l’éviction des Palestiniens de leur terre, des prémices de la question d’Orient à la guerre froide. Elle ne ménage pas dans ce cadre la Grande-Bretagne, encore moins les États-Unis, mettant en cause la rencontre autour du projet sioniste des deux millénarismes, juif et protestant. 

C’est ensuite le mépris constant du droit international par Washington, surtout lorsqu’il s’agit des intérêts d’Israël, mais aussi dans le cadre de l’offensive des néo-conservateurs américains contre l’Irak, ainsi que la stratégie agressive de communication du lobby sioniste auprès des arcanes du pouvoir américain qui intéressent l’auteur. 

Mais Diane Merhi-Voisine n’occulte pas pour autant les facteurs arabes de la montée aux extrêmes. Dans la lignée de Considérations sur le malheur arabe de Samir Kassir, l’auteur évoque la dissociation entre le monde arabe aujourd’hui, plongé dans « l’invincible sommeil de l’islam », pour reprendre la formule d’André Malraux, depuis al-Ghazali, et son âge d’or, représenté par Averroès. Elle renvoie ensuite dos-à-dos le terrorisme islamiste sunnite d’Oussama Ben Laden, al-Zarkawi et Daech, et le nouvel impérialisme iranien de Qassem Suleimani, du Hezbollah et autres milices chiites engagées sur tous les fronts, aussi bien au Machreq qu’au Maghreb, en Asie et en Afrique.

L’Orient est-il pour autant condamné à reproduire les mêmes schèmes ? Non, conclut l’auteur, s’il arrive à établir les propres responsabilités à l’origine de son malheur après avoir mis en évidence celles de l’Occident, mais aussi s’il apprend à « désincarner l’État, le dissocier de la figure du chef, du zaïm, du leader, du guide suprême ou pas, du Parti unique, de l’hérédité du chef » et à « construire un État qui transcende la société, cette société civile toujours en gestation, sans pour autant tomber dans le mimétisme aveugle des sociétés occidentales désolidarisées ». Sans oublier la « désentimentalisation de la politique » et « l’affranchissement des tutelles des États proches ou lointains », ainsi que de « la mentalité archaïque », celle de l’envahissement de la scène du politique par l’affect et l’irrationnel.

À l’heure où une nouvelle proposition américaine sur le processus de paix au Proche-Orient aux allures de pactole diabolique pour la Palestine et la cause arabe se profile à l’horizon, et où le monde arabe se retrouve exsangue entre des régimes statiques et moribond, un terrorisme islamiste sunnite latent et un impérialisme perse belliqueux, l’ouvrage de Diane Merhi-Voisine constitue un rappel à l’ordre et à la raison nécessaire qui ne saurait être ignoré.


 BIBLIOGRAPHIE  
De paix toujours nous rêvons : Proche-Orient, état de guerre permanent ? de Diane Merhi-Voisine, éditions Maisonneuve & Larose et Hémisphères, 2018, 215 p.
 
 
 
D.R.
 
2019-07 / NUMÉRO 157