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2017-10 / NUMÉRO 136   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
L'invention de la terreur


Par Henry Laurens
2017 - 10


Dans ce nouveau livre publié dans une collection vouée à opposer vérités et légendes, Jean-Clément Martin continue son entreprise de relecture de la révolution française. Il aborde la question de savoir si son épisode le plus célèbre, la Terreur, a réellement existé. Il ne s’agit pas de nier l’existence de violences terribles durant la période révolutionnaire, mais de déterminer si les contemporains avaient pour le moins conscience de vivre sous la terreur d’État. Pour cela, les bases de données actuelles, qui regroupent la totalité des lois et décrets de la période en question, donnent une réponse tranchante. La terreur, en tant qu’action institutionnalisée de l’État, n’apparaît pour la première fois que le 5 août 1794 (18 thermidor an II), pour caractériser les actes commis avant le 9 thermidor, avant la chute de Robespierre. Dès lors, le terme va être utilisé systématiquement pour définir la « tyrannie de Robespierre » et cela aboutira à faire émerger le terme de « terroriste ».

Certes le mot « terreur » existe dans les discours d’avant le 9 thermidor, mais dans un usage négatif visant des adversaires politiques. Pour les acteurs de ce temps, la terreur, selon les enseignements de Montesquieu, est étroitement associée au despotisme comme l’honneur au gouvernement monarchique et la vertu au gouvernement républicain. Ainsi quand Robespierre utilise quatre fois l’expression de « système de terreur », c’est pour le rejeter sur ses adversaires politiques.

Ce sont les thermidoriens, Tallien en tête, qui ont inventé la terreur et ont fait de Robespierre le bouc émissaire, alors que la plupart d’entre eux ont bien commis avant le 9 thermidor de terribles exactions. Quand on regarde les sources, la Convention, présidée par Robespierre, n’a pas mis la « terreur à l’ordre du jour », le 5 septembre 1793. L’expression a bien existé dans les propos tenus, mais il n’en a pas existé de traduction législative.

L’auteur montre que dans cette période terrible, il y a multiplication des violences de la part des différents groupes engagés dans la phase de radicalisation révolutionnaire. La lutte contre la contre-révolution s’accompagne d’une intense et mortelle lutte pour le pouvoir à l’intérieur du personnel révolutionnaire. La lutte des factions passe par une phase progressive de centralisation de la violence au profit des comités de la Convention. Le gouvernement, qui doit être révolutionnaire jusqu’à la paix, confisque tous les pouvoirs. Il s’agit de restaurer le monopole de la violence légale de l’État. Les « enragés » et les « indulgents » sont ainsi éliminés. La « Grande terreur », qui aurait duré de mai à juillet 1794, n’est que la centralisation à Paris de cette violence et ne correspond pas à une éventuelle intensification de la violence révolutionnaire dans tout le pays.

Robespierre est tombé non pas du fait de la terreur en soi qu’à cause de son programme moralisateur et religieux et de la peur qu’il inspirait à ses collègues pour leur propre vie. Initialement, les thermidoriens avaient bien l’intention de poursuivre le régime révolutionnaire, mais c’est le retournement de l’opinion qui les a contraints à adopter une autre voie.

Il reste à aborder la question de la violence. Les XVIIe et XVIIIe siècles ont été des périodes violentes. Les répressions du règne de Louis XIV n’ont rien à envier à celles de la période révolutionnaire. La violence a accompagné la révolution depuis son tout début. Cette même violence se retrouve dans les guerres coloniales (Saint Domingue, l’Égypte) et chez les adversaires de la révolution. La répression britannique de la révolte irlandaise de 1798 équivaut à celle de la Vendée. La terreur d’État n’a donc pas existé même si la révolution a bien été d’une grande violence, qui se poursuit durant la période napoléonienne sous d’autres formes. Après tout, Bonaparte avait été « robespierriste ».

Dans l’ensemble, la démonstration est convaincante. Néanmoins, cela ne fait pas disparaître la notion de « gouvernement révolutionnaire », c’est-à-dire de la suspension des lois au moins partiellement et provisoirement. En cela, la révolution française a bien inventé la révolution comme ayant sa propre finalité, d’où le crime d’opposition à la révolution. De même, si les vainqueurs de Robespierre ne se différenciaient pas de lui dans la responsabilité des violences commises, c’est la « force des choses » selon l’expression célèbre de Saint-Just qui les a forcés à abandonner le gouvernement révolutionnaire et à se lancer dans l’œuvre de reconstruction dès l’an III, qui débute en septembre 1794.

Si la terreur a été une mythologie inventée par les thermidoriens, elle a ensuite imprégnée la pensée révolutionnaire des XIXe et XXe siècle. La « dictature du prolétariat » implique une légitimation de la terreur d’État contre tous ceux qui sont définis successivement comme les ennemis de la révolution. L’ultime paradoxe est que Lénine et Trotski croient justement au bon usage de la terreur et au précédent de la révolution française.

Ce livre constitue donc une référence essentielle pour toute lecture de la révolution qui doit prendre en compte tout aussi bien la réalité de ce qui s’est passé et que de la multiplicité de ses interprétations et des effets qu’elle a produits.


 
 
D.R.
« Ce sont les thermidoriens, Tallien en tête, qui ont inventé la terreur et ont fait de Robespierre le bouc émissaire. »
 
BIBLIOGRAPHIE
La Terreur, vérités et légendes de Jean-Clément Martin, Perrin, 2017, 240 p.
 
2017-10 / NUMÉRO 136