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2017-09 / NUMÉRO 135   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
De l'habitus social à la barbarisation de l'individu
Norbert Elias, dans son dernier ouvrage, détricote le processus de décivilisation de la pensée totalitaire.

Par Henry Laurens
2017 - 07
Il s’agit de la traduction du dernier ouvrage de Norbert Elias, publié en 1989 l’année qui précède celle de sa mort. Né en 1897, juif allemand, Elias a connu les grands drames du XXe siècle. Il est engagé sans enthousiasme dans l’armée allemande en 1915 et sert dans les transmissions, d’abord sur le front russe, ensuite sur le front de l’Ouest. Après la guerre, il entame des études parallèles de médecine et de philosophie. Il se consacre finalement à la philosophie et obtient un doctorat en 1924. Il se tourne ensuite vers la sociologie et doit s’exiler en France puis en Grande-Bretagne à la suite de l’avènement d’Hitler au pouvoir en 1933. Il vit dans des conditions très précaires et son grand livre sur le processus de civilisation est publié en allemand en Suisse en 1939 et passe pratiquement inaperçu.

Il végète un grand nombre d’années et n’obtient un poste académique stable qu’à 57 ans. C’est sur le tard, à partir de la fin des années 1960, que son processus de civilisation connaît brusquement un immense succès en Europe continentale (Hollande, Allemagne, France). À 70 ans passés, il accède brusquement au statut de grand intellectuel reconnu internationalement.

La curiosité historique a été que la publication du processus de civilisation, l’idée que la société européenne a été le produit d’un processus de contrôle croissant de maîtrise des instincts, d’apprivoisement des désirs, de domestication des pulsions et de la violence, a été publié à la veille du déchaînement terrifiant de violence de la Seconde Guerre mondiale. Certains critiques d’Elias l’ont accusé de vouloir se dissimuler des violences de son temps, lui qui a perdu sa mère dans un camp d’extermination nazie, et d’avoir une vision européocentrée et finaliste de l’histoire.

Le dernier ouvrage d’Elias, qui regroupe un ensemble de textes publiés sur une bonne vingtaine d’années tend à répondre en partie à ces questions. Ils ont été écrits dans la douleur de celui qui a souffert directement du nazisme et tente de répondre, dans un contexte précis, à la question du mal dans l’histoire. Il part de la notion d’habitus social, c’est-à-dire l’ensemble des valeurs, comportements et manière d’être qu’un milieu transmet à un individu. L’habitus n’est pas une donnée biologique fixée une fois pour toute, mais une construction en transformation permanente. L’habitus national allemand s’est constitué, comme les autres « caractères » nationaux, en relation avec le processus de formation de l’État.
 
Contrairement à ses voisins, l’Allemagne n’a pas connu un processus de centralisation étatique à l’époque dite moderne (XVI-XVIIIe siècles). Elle a été dévastée par la guerre de Trente ans, a été le champ de bataille des guerres européennes suivantes et a été divisée en plusieurs centaines d’unités étatiques. Dans ces principautés, le clivage a été essentiel entre les couches bourgeoises et les couches aristocratiques. La culture des premières, de nature égalitaire et pacifique, semble avoir eu longtemps la suprématie. Kant et le kantisme en est la plus grande illustration avec son universalisme et le culte de la vertu. Mais l’éthique guerrière de la force et de la hiérarchie l’a emporté dans l’État allemand unifié d’après 1871. Il suffit de voir l’unification du code de l’honneur et du duel dans les corporations étudiantes. Il émerge un véritable culte de la puissance, de la violence et du mépris de la faiblesse : « Ce qui dans la noblesse était une coutume plus ou moins tacite, une très haute estime spontanée pour les valeurs guerrières, une intelligence traditionnelle de la signification des potentialités de pouvoir dans le jeu international des forces, fut désormais traité par les couches supérieures de la bourgeoisie de manière bien plus consciente comme quelque chose qu’elle venait d’acquérir. Il est rare dans le passé qu’on ait écrit et prononcé tant de louanges sur la puissance, même sur sa version violente. »

C’est sur ce substrat que la Grande Guerre va enclencher un processus de « décivilisation » ou de « barbarisation ». Avec les corps francs du lendemain de la guerre, on arrive au terrorisme moderne. La description donnée par Elias nous semble malheureusement d’une extraordinaire actualité : « Pour les corps francs en territoire balte, cet État parlementaire était un monde étranger. Leur solidarité n’était plus déterminée, comme dans l’ancienne armée, par un règlement militaire, sanctionné par l’État, élaboré par une bureaucratie, par une hiérarchie des grades dont la figure de l’empereur était le sommet symbolique. Les hommes des corps francs ne se sentaient au fond aucune obligation envers quiconque sinon le groupe qu’ils formaient. Chacun de ces groupes avait son leader charismatique, dont la personnalité autoritaire, l’engagement au combat, la promesse tacite de victoire, de butin et d’un avenir meilleur, garantissaient la cohésion des hommes, étaient décisifs pour assurer la solidarité et la force au combat de ces troupes. »

Mais l’échec politique ne fait qu’accélérer la perte des repères et le processus d’ensauvagement : « Ils prirent une voie qu’une part d’entre eux, après leur retour en Allemagne, chercha à poursuivre de manière plus réfléchie au sein d’organisations secrètes. Ils résolurent de détruire le monde qui refusait de leur offrir une plénitude de sens et qui donc leur semblait en être dépourvu ‒ n’avoir d’autre intérêt que d’être anéanti. »

Hitler a su utiliser ce sentiment en convertissant ces mouvements en un large courant populiste sans freins élitaires qui fassent obstacle à sa diffusion dans les masses : « L’appartenance à la race germanique ouvrit à bien plus d’individus l’accès à ce courant que l’appartenance à la bonne société aristocratico-bourgeoise et, dans la jeunesse, celle du corps des officiers ou à une corporation étudiante. »

Dans la suite du texte, Elias s’intéresse à la jeunesse des années 1970 qui, en quête d’une vie pleine de sens et trouvant barrées ou trop étroites les voies qui y conduiraient, passe à son tour à un terrorisme, cette fois d’extrême-gauche.

Dans son dernier livre, Elias pose ainsi la question de la « barbarisation » comme une autorisation à commettre de la violence dans une quête vaine de la plénitude de sens. Il en énonce le contenu messianique de la fin des temps. Des historiens plus récents du nazisme l’ont rejoint dans cette perspective. Mais ce qui est effrayant est de voir combien certaines analyses d’Elias semblent s’appliquer à notre monde d’aujourd’hui.


 
 
D.R.
 
2017-09 / NUMÉRO 135