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Essai
La littérature comme socle de l’universel humain
« Les livres de fiction m’ont donc apporté des vues éclairantes sur le monde et l’existence, et des principes dont j’ai cherché à m’inspirer dans ma réflexion et mon action. » Emmanuel Terray résume ainsi son parcours d'intellectuel engagé et solidaire. 

Par Farès Sassine
2017 - 04


Emmanuel Terray (né en 1935) est connu comme anthropologue et comme militant politique. Agrégé de philosophie, il découvre Lévi-Strauss puis est séduit par Georges Balandier et son « anthropologie dynamique » ancrée dans l'histoire et le politique. Ses études ethnosociologiques sont principalement consacrées aux populations de la Côte d'Ivoire. Un moment maoïste, il s’engage dans la dernière décennie du XXe siècle pour la cause des sans-papiers. Il reste, pour notre génération, le chercheur qui a tenté de constituer une anthropologie apte à s'inscrire dans le « retour à Marx » opéré dans les années 1960 par Louis Althusser.

Dans Mes Anges gardiens, Terray donne ce nom heureux, puisé dans son éducation catholique, à des auteurs qui lui ont inculqué les valeurs essentielles auxquelles il reste attaché, plus exactement à des écrivains qui ont pu laisser vivant, ou su réanimer, en lui, malgré la perte de la foi, le fond charitable du christianisme, ce que Françoise Héritier appelle, dans son texte introductif, « un “socle” de l’universel humain ». Un intellectuel peut s’insurger tout au long de son parcours grâce aux leçons de justice, d’égalité et de fraternité qu’il puise dans la littérature, il tire son parti pris pour la vie de l’expérience du courage et de la mort que transmettent les grandes œuvres. « Les livres de fiction m’ont donc apporté des vues éclairantes sur le monde et l’existence, et des principes dont j’ai cherché à m’inspirer dans ma réflexion et mon action. »

Il n’est pas étonnant de voir un jeune lettré des années 1950 commencer son itinéraire de lecture par Malraux et lui adjoindre, « dans l’ordre », deux autres « écrivains de la fraternité » : Louis Guilloux et Ignazio Silone. Terray examine, dans l’œuvre de l’auteur de La Condition humaine, et à travers fictions et essais, le passage de l’aventurier, individu solitaire dans un monde absurde, se dépensant dans l’action, au combattant qui se réalise dans la lutte commune. La fraternité passe de l’émotion ou du sentiment d’un individu, à un fait social inéluctable qui permet de recouvrir la dignité et dont la révolution (« l’apocalypse ») sera la forme historique riche d’ambiguïtés. Guilloux souligne l’écart entre la vie espérée et la vie vécue de chacun et voit dans l’âge adulte une trahison des idéaux de la jeunesse : « Vieillir, c’est trahir. » Mais face à la guerre et à la misère, profondément inscrites dans l’humain, la fraternité, encore que de portée limitée, est le seul recours. Pour Silone, le sentiment chrétien de solidarité et l’appui instinctif aux pauvres se mêlent à la tradition du mouvement ouvrier, mais l’Église, et toute politique, demeurent entachées de pouvoir et incapables de fraternité réelle.

Les autres auteurs, les autres ouvrages dont il est question dans les quatorze chapitres à venir ne suivent pas un ordre chronologique, mais leur choix et succession, qui ne manquent pas de charmer et d’étonner, répondent à une logique secrète qui tente de varier le propos, de l’enrichir, de l’étendre à de nouvelles zones de la vie humaine ou du cosmos naturel. Les œuvres de fiction prédominent, mais on trouve des textes poétiques (Saint-John Perse, Ovide et Nezahualcoyotl, le grand nom du Mexique précolombien) et un essai (Vie de Don Quichotte et de Sancho Pança de Miguel de Unamuno). Il s’agit tantôt d’un auteur (Gracq, Conrad), tantôt d’un roman (dans l’ordre : Voyage au bout de la nuit de Céline, Le Château de Kafka, La Mort de Virgile de Hermann Broch, La Femme des sables d’Abé Kobo, La Colline inspirée de Barrès, Les Derniers jours de Pékin de P. Loti, Le Lys dans la vallée de Balzac). Outre la différence des langues, des genres, des cultures envisagés, les chapitres sont de conceptions variées et d’optiques diverses, ce qui assure l’intérêt permanent de la lecture mais montre l’inégalité des approches.

Dans ce livre tonique qui plaide pour l’action et la solidarité dans un monde saisi par la poésie précolombienne comme « un entrelacement inextricable de tristesse et de plaisir, de joie et d’anxiété », deux des chapitres de Terray nous semblent dominer les autres par leur rigueur, leur ampleur et leur profondeur alors que les autres collent de trop près aux œuvres analysées ou choisissent, dans celles-ci, un centre d’intérêt. L’un est consacré au roman de Céline ; l’autre à la vision du monde et à l’éthique de Conrad. On découvre là, à fleur de texte et sous lui, une construction conceptuelle vigoureuse et plénière, presqu’une théorie et une morale achevées bien que ces auteurs s’en défendent. Mais ne sommes-nous pas ainsi à un bord dangereux de l’analyse où la littérature, pour gagner en idées, se trouve dépouillée de ce qui lui est essentiel, la forme pour résumer ?


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Mes anges gardiens de Emmanuel Terray, précédé d’Emmanuel Terray l’insurgé par Françoise Héritier, La librairie du XXIe siècle, Seuil, 282 p.
 
2017-12 / NUMÉRO 138