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2017-07 / NUMÉRO 133   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Quand la critique participe de la beauté du monde
Starobinski réclame, comme Baudelaire, « la difficile alliance de la singularité passionnelle et de l’élargissement de la vue ».

Par Farès Sassine
2017 - 02


Jean Starobinski est-il « le plus grand critique littéraire de la langue française au XXe siècle », comme l’écrit le directeur du présent ouvrage Martin Rueff, poète et penseur ? Sans prétendre à l’érudition nécessaire pour confirmer ou infirmer une telle affirmation, nous pouvons dire que les nombreuses études de ce livre volumineux, opera loin d’être minora puisqu’elles épousent la forme rituelle de la majorité des écrits de l’auteur, ne peuvent qu’induire dans ce sens, tant ils sont instructifs et profonds. 

Starobinski est né à Genève en 1920 de parents juifs polonais. Il eut, sur les traces paternelles, une double vocation, celle de médecin-psychiatre et de critique écrivain, fréquentant deux universités, mêlant deux carrières. Celui auquel Eugenio Montale aurait consacré un poème l’appelant Il Ginevrino (le genevois) fréquente alors Marcel Raymond, Albert Béguin… Durant la guerre, la venue de P. J. Jouve, son salon où critique, poésie, musique se rejoignent dans l’amitié et l’intensité de la parole, ainsi que la multiplication de publications et de maisons d’éditions françaises bénéficiant de l’expression libre et échappant au fascisme font de la cité de Calvin un fervent foyer culturel. La configuration d’une École de Genève se perpétuant de Thibaudet à nos jours est loin d’être un mirage. « Un homme se définit, entre autres, par l’espace des amitiés dont il est entouré. C’est par là qu’il marque sa différence, sa solidarité. » 

Dans le domaine médical, Starobinski s’illustre par sa recherche critique et clinique sur la mélancolie, élargissant le domaine étudié et remettant constamment en question la discipline par la philosophie, la psychanalyse, la Daseinsanalyse, la littérature… Partant d’Hippocrate et de Démocrite, il traverse Burton et Freud pour parvenir à l’expression artistique dans l’œuvre de Madame de Staël, Baudelaire, Jouve. Si le terme a survécu tout au long des siècles, ses significations changent ainsi que les pratiques dans lesquelles il s’insère. Dans le domaine des lettres et des arts, Starobinski instruit principalement l’histoire des Lumières. Il renouvelle sans fin la connaissance de Rousseau (tout en étendant sa réflexion à Montesquieu et Diderot) et se donne pour tâche de « déchiffrer le rapport complexe d’un art en cours de libération et d’une réflexion exigeante qui cherche à le comprendre, à le guider, à l’inspirer ». « Ce siècle (le XVIIIe) se voulait libre pour la chasse au bonheur comme pour la conquête de la vérité. Libertins et libertaires. » (L’Invention de la liberté, 1700-1789, 1964) Cette mission, il la mène dans les lieux mêmes de l’invention : l’expérience de l’espace, le style rocaille, la fête, les prisons de Piranèse où la liberté finit par se nier… 

La centaine d’études (1946-2010) réunies dans La Beauté du monde se nourrit des deux veines mais naît de sujets propres : ce n’est ni tout à fait le même auteur, ni tout à fait un autre. Elle couvre un vaste domaine littéraire qui va d’Homère à Kafka, Celan et Jaccottet et lui adjoint deux autres : la peinture et la musique, « Regarder » et « Écouter ». Dans l’article « Guardi, Tiepolo, Sade », par exemple, Mozart et ses opéras sont les invités de marque ; dans un autre, l’attachement à Alban Berg et Mahler est montré chez Jouve et Bonnefoy. Le critique donne un rôle prééminent à la poésie, ce qui est non fréquent chez ses collègues de la deuxième moitié du XXe siècle.

Son auteur de prédilection est évidemment Baudelaire qui a défini « le principe de la poésie » comme « l’aspiration humaine vers une beauté supérieure » ; elle surpasserait l’opposition de la passion et de la raison, de la beauté et de la vérité. L’unité et l’originalité de l’œuvre entier, poésie et prose, sont mises à jour. Quinze études lui sont ici consacrées, une approche fragmentaire mais continuelle. Non seulement Starobinski approfondit la connaissance de Baudelaire, le poursuit à travers brouillons et champs, complète ou contredit des commentaires célèbres dont il a été l’objet (W. Benjamin, Lévi-Strauss et Jakobson…), mais il fait siennes ses approches critiques, prolongeant sa quête dans d’autres domaines esthétiques, particulièrement la peinture et la musique. « La critique, tel qu’il (C. B.) la souhaite, sera un rameau de l’art même ; il réclame la difficile alliance de la singularité passionnelle et de l’élargissement de la vue. » 

Remettant la main sur « Les chats », Starobinski poursuit le thème du félin domestique dans d’autres poèmes des Fleurs du mal, en repère les incidences psychologiques (l’intimité avec la mère) puis les mène jusqu’aux commentaires sur l’art de Delacroix (« c’est l’infini dans le fini ») et de Wagner (« la sensation de l’espace étendu jusqu’aux dernières limites concevables »). Dans l’étude du poème « Je n’ai pas oublié », il est heureux de signaler que « ce texte échappe à la désertification qu’introduirait le souci exclusif de l’autoréférence ». 

La tentative d’énumérer tous les enrichissements de l’œuvre de Starobinski (très bien présentée et située dans ce volume Quarto) est sans doute superflue tant ils sont nombreux sur le plan conceptuel (« la relation critique », « l’œil vivant ») comme dans les bonheurs de l’écriture, simple et dense, et des textes, frais et innovateurs. Et comme on est ravi de retrouver nos affinités dans les siennes.


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
La Beauté du monde. La Littérature et les arts de Jean Starobinski, édition de Martin Rueff, Gallimard, 2016, 1344 p.
 
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