FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Essai
Ces mots qui nous gouvernent


Par Abdallah Naaman
2008 - 08
Peut-on vraiment parler d’une guerre contre le « terrorisme international » ? Le faire, c’est donner le sentiment que tous les actes terroristes ont la même origine, le même objectif, voire les mêmes commanditaires. Cet amalgame est bien commode pour les États puisqu’il étouffe toute critique et apparente toute réserve à de la complaisance. Pourtant, si tout acte terroriste, toute violence exercée contre des populations civiles sont condamnables et définitivement impardonnables, ils n’interdisent pas un minimum de clairvoyance.

En effet, si les procédés des terroristes sont similaires et leurs crimes également odieux, leurs causes et leurs contextes sont différents : terrorisme crapuleux des mafias qui profitent d’une situation de désordre pour rançonner ; terrorisme religieux de ceux qui veulent imposer leur croyance et leur mode de vie par la contrainte ; terrorisme politique enfin de ceux qui choisissent cette voie pour défendre une cause.

Dans de nombreux cas, comme en Irak ou en Tchétchénie, ces trois formes de terrorisme se cumulent et s’épaulent. Le grand échec américain est de n’avoir pas su (ou voulu) remplacer une dictature sanguinaire par autre chose qu’un désordre autrement plus sanglant.

Chaque terrorisme a son moteur : l’argent, le fanatisme, un idéal dévoyé. Lutter contre le terrorisme sans s’interroger sur ce qui le suscite, sur ce qui l’alimente, sur ceux qui l’inspirent et le financent, c’est comme vouloir guérir une fièvre sans s’inquiéter du virus. On ne peut y parvenir sans remonter à la source du mal, sans tenter de traiter celui-ci à la racine.

Comme il implique surtout l’islamisme, et non point l’islam, ce phénomène met en cause deux comportements extrêmes qui, paradoxalement, ne devraient jamais se revendiquer de l’islam et, a fortiori, en représenter légitimement la spiritualité : le monachisme et le terrorisme. Consciente de leur association qui les condamne, la langue arabe les rapproche étrangement en les exprimant par deux substantifs dérivés de la même racine trilitère rahaba : rahbâniyya et irhâbiyya. Or l’islam classique ne reconnaît point la hiérarchie ecclésiastique qui prévaut dans les deux autres religions révélées (le judaïsme et le christianisme). De ce fait, il est loin des outrances et des énormités du type de celles dont notre époque nous offre malheureusement trop d’infâmes illustrations, qu’il s’agisse des relations des musulmans entre eux, avec leur autorités constituées ou avec d’autres communautés humaines.

Pour contrer cette minorité d’excités et de fanatiques enturbannés, les néo-conservateurs américains mal inspirés ont cru bien faire en tentant de rétablir la raison du plus fort qui, transformée en raison d’État, devait à leurs yeux prendre le pas sur la règle du droit. Il eut fallu pourtant tourner le dos au prétendu choc des civilisations qui, loin de dire la réalité, exprime l’inquiétude d’un monde déboussolé, ayant perdu l’essentiel de ses certitudes, un monde en crise, privé de ses repères. Le tout laisse un sentiment amer de domination, détruit les cultures et piétine l’altérité.

Face à ces dérives de l’esprit de conquête d’un autre âge et qui blessent la légitimité morale de toute grande puissance libératrice, il convient de réfléchir sur les moyens de redonner sens au monde et aux relations entre les peuples.

L’exception française pourrait représenter un rempart à cette mondialisation rampante. Elle s’est exprimée de plus en plus nettement jusqu’à Charles de Gaulle. Dresser le diagnostic des maux dont souffre le pays et des dangers qui le menacent, c’est évoquer la perte de sa souveraineté, sa disparition dans un monde anglo-saxon dominateur, l’éclipse graduelle de sa langue dans le monde.

Mais si les Français ont perdu leur monnaie, une grande partie de leur défense nationale et de leur rayonnement intellectuel, on ne pourra leur enlever l’essentiel : leur éternel esprit de résistance. Gageons qu’ils en feront des disciples, notamment parmi les petites nations comme le Liban qui, à défaut de suivre l’exemple, risquent sérieusement de se voir balayées par la mondialisation inéluctable.

Dernier ouvrage paru : Histoire des Orientaux de France, Ellipses, Paris, 2004
 
 
D.R.
 
2018-11 / NUMÉRO 149