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Essai
Tunisie : l’âge de la majorité
Lorsque Olivier Piot, grand reporter, se rend début janvier 2011 en Tunisie, il ignore encore l’ampleur et la fulgurance des événements dont il sera témoin et dont il cherche dans cet essai à restituer jour par jour l’atmosphère et les enjeux.

Par Ritta Baddoura
2011 - 05
Olivier Piot collabore régulièrement au Monde diplomatique, Géo, Ulysse, Le Monde et au National Geographic. Il avait séjourné quatre fois déjà en Tunisie avant de s’y rendre début 2011. De ses passages, il garde en mémoire le contraste entre l’image docile et douce véhiculée en Occident du pays du jasmin et la réalité d’un peuple souffrant de précarité sociale et de censure. Le flair de Piot repère dans l’actualité tunisienne « distillée au compte-gouttes (…) un orage lourd de menaces ». Avec le soutien du directeur adjoint du Monde diplomatique Alain Gresh, Piot prend le premier avion pour la Tunisie. Du 6 au 13 janvier 2011, il parcourt à partir de Tunis différentes régions de l’Est au centre, puis vers l’Ouest. « Chance rare et privilège unique pour un journaliste d’être au bon endroit au bon moment », Piot, confiant au début de son parcours, adopte graduellement discrétion absolue et prudence. Lorsqu’agressé par la police secrète, Piot contactera le consulat français de Tunis pour demander protection, on lui répondra : « Vous n’êtes pas dans un pays démocratique, foncez vite dans le premier hôpital. On ne peut rien faire. Mettez-vous à l’abri ! » Amnesty International refusera aussi de garantir sa sécurité. Traqué et menacé, témoin ballotté par cette « accélération incroyable de l’histoire », c’est l’amitié et le courage de gens rencontrés sur son chemin qui le protègeront.

Au bout de trois décennies de l’ère Bourguiba et vingt-trois années de présidence de Ben Ali, c’est du cœur des régions « pauvres et bafouées » de Tunisie que l’indignation se meut en contestation puis en révolte. Gagnant progressivement d’autres régions rurales, puis les villes et les classes plus aisées, la misère sociale enfante une conscience politique et citoyenne intransigeante. La révolution tunisienne nous apprend que l’État tunisien est verrouillé par un régime policier et sécuritaire où le nom de Ben Ali ose à peine être prononcé ; que l’activité du tourisme a explosé durant les vingt-cinq dernières années – le secteur touristique emploie 12 % de la population active ; que le touriste est bienvenu et le journaliste censuré et persécuté ; qu’il y a un parti unique sans place à de véritables partis d’opposition, qu’un pacte tacite lie le peuple à son président : en échange de la lutte contre la menace islamiste, le peuple accepte le renoncement à ses libertés. Alors que les Tunisiens surnagent dans la misère économique, les fortunes de la famille de Ben Ali (enfants, fratrie, cousins) et de celle de sa seconde épouse Leïla sont à elles deux évaluées à environ 17 milliards d’euros, soit plus de la moitié du PIB de la Tunisie ; véritable « kleptocratie », selon Piot.

En enquêtant, Piot découvre une longue liste de suicidés par le feu, pratique fréquente chez les jeunes chômeurs en Tunisie depuis 1998. Plus récemment, les immolations ont commencé dès mars 2010 et sont restées identifiées comme des accidents isolés. Mohammed Bouazizi, vivant à Sidi Bouzid, cadet d’une famille de sept membres dont il est le seul à travailler, se voit confisquer sa charrette de vendeur ambulant et giflé par une femme agent municipal. Il s’immole par le feu. Sa mort, une semaine après, sera l’étincelle qui fera naître l’incendie. La situation dans le gouvernorat duquel relève Sidi Bouzid est catastrophique : 42,8 % de chômeurs chez les jeunes diplômés (contre 22 % à l’échelle nationale). Alors que le pays fut longtemps qualifié de « quartier latin du Maghreb », le taux de l’illettrisme stagne à 69,5 % à Sidi Bouzid et dépasse les 50 % dans d’autres régions du pays. L’indignation provoquée par la mort de Mohammed alimentera d’autres immolations et d’autres émeutes. La répression de l’État se fait violente ; des snipers tirent sur le peuple. Le président Ben Ali mène alors la bataille de l’information : les journalistes se voient refuser l’autorisation de venir travailler, YouTube et Dailymotion sont censurés. Si celles et ceux qui composent « la génération Ben Ali » sont peu engagés politiquement, ils se sont en revanche investis dans les réseaux sociaux sur Internet : 2 millions de Tunisiens utilisent Twitter et Facebook. Ces réseaux électroniques vont alors relayer les nouvelles et devenir le médiateur médiatique du printemps tunisien. Suite à l’échec des négociations et promesses faites par Ben Ali – le peuple ne se contente plus de paroles mais exige des actes-, le président et sa famille fuient le pays. Piot reparti, il continue à documenter les événements suivant la chute du régime : tentatives de former un « gouvernement d’union nationale », exigence du peuple et de nombreuses figures de l’opposition – longtemps illégale en Tunisie – d’éradiquer la persistance au pouvoir d’hommes de l’ancien régime. Dans la « transition vers la démocratie », les premiers pas sont fragiles. La révolution pose plus de questions sociales et politiques qu’elle n’apporte de réponses. Quoi qu’il en soit, désormais, la loi de l’omerta est brisée.

Olivier Piot nous présente un essai bien documenté, se soutenant de l’expérience personnelle et de témoignages, de réflexions et d’articles parus dans la presse française, tunisienne et internationale. Cet ouvrage fournit une chronologie de l’histoire tunisienne depuis Bourguiba, une chronologie de la révolution ainsi qu’un précis des partis et personnalités politiques en Tunisie. L’écriture alterne narration et éclairs analytiques, dans un style sobre et souple, innervé de passages poétiques. Piot a su éviter la récupération et l’anticipation impulsive. Peu de clichés typiques du regard occidental sur la culture arabe – un sous-chapitre est intitulé « J’ai un foulard sur la tête mais je porte aussi un string » –. S’il pose les vraies questions quant au devenir de la post-révolution, il reste plus informatif que critique dans son approche. Quelques répétitions auraient gagné à être gommées. Son essai, plus court, n’aurait rien perdu de son impact, au contraire. C’est l’un des premiers ouvrages parus sur ce sujet, sa vitesse d’écriture et de publication se soutenant d’une prudence dans le positionnement. À l’heure où nombre de médias se nourrissent d’actualités sanglantes et ne parlent quasiment plus de l’évolution de la situation en Tunisie, La révolution tunisienne donne la parole à un peuple sorti d’une longue hibernation.
C’est seulement vers la fin de l’ouvrage que Piot dénonce clairement la connivence politique et économique des grandes puissances – la France en tête – avec les « dictatures jugées utiles » ainsi que l’usage fait de l’assimilation entre musulmans et « menace islamiste » garde-fou des corruptions masquées de l’Occident. Piot évoque des études récentes soulignant le changement, lors des trois dernières décennies, du rôle que se donnent les islamistes dans le monde. Le recours au suicide par le feu – condamné par le Coran – serait même une preuve supplémentaire de la perte d’influence de l’intégrisme musulman. Inversant les perspectives, Piot rappelle les dérives des intégrismes chrétiens lesquels alarment peu ou pas les démocraties occidentales. La révolution en Tunisie ou en Égypte ne devrait ainsi que peu aux islamistes et rien aux superpuissances, mais tout au peuple. Après une anesthésie de près d’un demi-siècle, le peuple tunisien se met debout. Piot salue la lucidité des Tunisiens qui ne cherchent pas à « singer » le modèle démocratique européen mais à inventer le leur. Ce peuple a arraché des poignées de fer de ses tuteurs l’âge de sa majorité ; combien de temps encore les tribus et clans libanais persisteront-ils, dans leur assujettissement aveugle, à rester mineurs ?
 
 
D.R.
Les fortunes de la famille de Ben Ali et de celle de sa seconde épouse Leïla sont évaluées à plus de la moitié du PIB de la Tunisie
 
BIBLIOGRAPHIE
La révolution tunisienne, Dix jours qui ébranlèrent le monde arabe de Olivier Piot, Les petits matins, 2011, 160 p.
 
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