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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Zghorta : violence et passion du pouvoir


Par Melhem CHAOUL
2010 - 12
«Une société villageoise vivait unie sous la houlette de za’im-s paternalistes et preux guerriers. Dame modernité survint et jeta un sort funeste, celui de la démocratie électorale, à ce corps monolithe qui vola en éclats et se brisa en cinq morceaux : les cinq familles sociopolitiques de cette société, laquelle sombra alors dans les conflits, la violence, la mobilisation lignagère et la répartition spatio-familiale des habitants. »

On peut commencer ainsi, à la manière d’un conte de fées, l’histoire sociale et politique de cette société dédoublée en deux espaces d’habitat, Ehden et Zghorta, cette dualité imprimant à l’imaginaire des habitants le sentiment d’une identité spécifique et atypique. « Spécificité » est un terme récurrent tout au long des 384 pages au cours desquelles Antoine Douaihy s’efforce de réduire l’écart paradoxal entre la « spécificité » de son objet de recherche et l’intention scientifique consistant à fournir un schéma explicatif au fonctionnement de cette société dans un cadre global et total.

D’abord, Zghorta n’est pas une « société de classes », elle est avant tout une « société de familles », et Douaihy nous propose sa définition de la famille qu’il tient à confiner dans le terme arabe de ‘ayla. Il s’agit d’un ensemble d’individus liés ou non par des relations de parenté, et qui, implantés dans un quartier bien distinct, constituent, sous l’égide d’une chefferie, une entité sociale et politique, impliquant des droits, des devoirs ainsi que des responsabilités collectives. Cette approche détermine une forme d’appartenance à plusieurs niveaux, qui devra beaucoup faire réfléchir les tenants d’une forme de citoyenneté unidimensionnelle. Dans l’ancienne société (la société au sein de l’empire), l’individu se situait et se définissait dans le cadre d’un système d’appartenance à cinq paliers. En effet, il se considère d’abord comme membre de sa famille restreinte, membre ensuite de sa lignée, de son lignage, de sa communauté villageoise, et enfin de sa communauté religieuse (l’Église maronite). Dans la société du Liban d’après l’indépendance, l’individu appartient successivement à sa famille restreinte, à sa lignée, à son lignage, à sa famille sociopolitique, à sa communauté villageoise, à l’Église maronite et au Liban Patrie.

L’explication fournie par l’auteur remet en question un schéma évolutionniste rigide qui place les familles et les appartenances de lignage et de communautarisme religieux dans le champ du traditionnel et qui s’attend à l’élimination de ces liens sous l’effet de la modernisation politique. Douaihy considère plutôt que la crispation clanique a été « la conséquence de la modernisation politique » : « Le champ de pouvoir qui se limitait au statut unique du cheikh d’Ehden, chef du district “féodal”(…) était trop réduit pour engager les notables d’Ehden dans un processus concurrentiel généralisé. (…). En substituant à la vieille organisation “féodale” de la Montagne, un système moderne de gouvernement et de gestion, le régime d’autonomie de 1861 a étendu et diversifié les centres de décision, les fonctions et les postes administratifs, fiscaux, judiciaires et politiques. (…). Or, parallèlement (…) se développait la nouvelle dynamique de promotion sociale qui touchait des catégories et des couches de plus en plus larges de la société. » Et cela est devenu encore plus violent et compétitif après l’indépendance.

Cela amène l’auteur à expliquer historiquement l’origine de la violence dans cette société de rudes montagnards : Bourg frontière à l’époque du sultanat, les habitants avaient développé des traditions guerrières contre les voisins musulmans (Mamelouks de Tripoli, garnisons ottomanes à Dhanniyé et au Akkar), mais suite à l’indépendance du Liban, cette violence devint endogène et se retourna contre la société elle-même.

Mais si les habitants de Zghorta se violentent tellement eux-mêmes, c’est parce qu’ils sont minés par une passion dévastatrice : celle d’exercer le pouvoir au Liban, passion enracinée dans la figure mythifiée de Youssef Karam et entretenue par les figures de Hamid Frangié, Sleimane Frangié et René Moawad. Douaihy considère Karam comme le modèle mythique du nationalisme « maronito-libanais » naissant, il écrit : « Pour les nationalistes chrétiens, il est le symbole de la lutte pour l’indépendance du Liban. » « C’est donc à Ehden que le Liban chrétien trouva son premier chef charismatique. Cet aboutissement d’un long processus historique consacra la fonction considérable attribuée à la société zghortiote dans le cadre nouveau de la Montagne libanaise, surtout après la chute de l’Empire ottoman ». Et il établit ce postulat : « Plus le Liban tend vers l’indépendance, plus on peut relever au niveau de Zghorta cette tendance toujours renouvelée à accéder aux centres du pouvoir et, par là, à gouverner le pays. C’est une espèce de fièvre qui s’empare de l’ensemble de la collectivité et de ses chefs. »

Certes, beaucoup de Libanais ont peut-être cette passion de gouverner le Liban, mais qui oserait l’afficher de cette manière ?!


 
 
 
 
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