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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
Luxuriance des perspectives
Aux rythmes d’une prose juste et nette, face à l’inéluctable et aux violences ordinaires, dansent variations et perspectives dans l’écriture de Rodolphe Petit. Une étrangeté sereine habite son poème.

Par Ritta Baddoura
2020 - 01



La dernière œuvre du poète suisse Rodolphe Petit est une petite découverte d’une grande liberté. Elle n’est pas d’un abord forcément facile et pourrait au premier contact sembler ordinaire, tout en n’étant pas attendue. Sans signes spectaculaires, la construction organisée de sa syntaxe et l’ordre qu’elle véhicule paraissent lisses au point où la poésie ne s’y esquisse pas le long de chemins prévisibles. Mais l’écriture de Petit est bien plus complexe et subversive.

la beauté n’est pas la beauté « pour prendre appui sur la vérité/ Il faut pardonner à la lenteur/ sans la voir/ pardonner la hâte silencieuse qui invente la lenteur/ il faut tracer un passage/ sans se mouvoir dans les épines/ jusqu’ici, une petite carrière/ où creuser/ un trou d’or/ (…) pour quelle fortune clandestine dans son lieu/ dans aucun livre. »

Dans Les Deux Dimensions de la première dimension, Rodolphe Petit édifie un univers de contrastes où règne une paisible harmonie. Les diverses perspectives se côtoient sereines et se rendent mutuellement plus extrêmes et profondes : maladie, dégénérescence du corps, mort, néant puis vie, instinct, appétit, plaisir ; description quasi-scientifique puis sensorialité voluptueuse ; vision de surface puis points de vue saisissants ; densité philosophique puis saisie concrète du réel par les sens – perceptions de la couleur, du son, du mouvement. En voyageant à travers les dimensions, le recueil se distancie des apparences et vogue vers des caps essentiels, plus primitifs. Il gagne ainsi en inattendu et extravagance. La réflexion de Petit dégage alors une sagesse attentive à la violence, à la peur et aux errances inhérentes à l’existence humaine.

on ne plaisante pas 2 « on annonce/ qu’attachée au bout d’une corde/ une combinaison nouvelle de décence/ et de nature/ sera promenée jusqu’à la porte de ville depuis le port et/ son odeur intense de fer,/ aujourd’hui/ maintenant/ sous la lumière hachurée/ ses pas/ raisonnent/ sur le sol lourd/ de/ tout/ son/ sens/ déjà chaud/ chacun maintenant voit marcher l’humaine créature/ entravée/ chacun se dit en pensée/ libère-la/ ensuite chacun ouvre la poitrine d’où file un son menu et vain/ puis la foule des badauds baisse le front, et demeure/ troublée/ sans courage/ sans épée/ flanc à flanc, immobile et vaine/ dans l’aube –/ chacun se lève pour aller écrire un poème. »

Les vers de Rodolphe Petit se posent sur l’observable et ses apparences avec méticulosité, mais ne s’y réduisent pas. Dans chaque poème, et au fur et à mesure du recueil, l’écriture écarte un panneau, une surface, un reflet, et un/une autre perspective apparaît avec un sens renouvelé. Quelquefois le poème se compose tel un morceau de musique minimaliste, tantôt en un tableau de peinture avec différentes influences, et parfois se meut avec l’ampleur et la richesse d’un univers cinématographique. Il y a la chasse, la cuisine, l’écriture, tout comme l’aventure, et le voyage. L’élan poétique de Petit, ses correspondances, ses obsessions, sont innervés de multiples actions et mouvements. Dans ce foisonnement, son écriture, sans se disperser, gravite harmonieusement autour de son axe. 

sur ces entrefaites « c’est/ l’hiver/ au Groenland/ (…) se jouant des crevasses/ les deux amis, dans des lieux éloignés/ vont pêcher le morse/ dans des lieux encore plus éloignés/ là où l’eau n’est pas exagérément profonde/ ils harponnent un morse/ il serait difficile/ de leur parler,/ brutalement le hissent en jurant sur un banc/ de glace/ pour l’y dépecer jusqu’au dernier lambeau/ parfois il peut arriver qu’ils soient surpris/ avec leurs chiens et/ leurs traineaux/ par un vent/ impétueux, bleuté,/ intraitable –/ ils se mettent alors/ en sûreté dans/ des lieux toujours plus éloignés/ du matérialisme historique. »

L’anthropomorphisme que confère Rodolphe Petit aux couleurs, aux formes, aux données objectives, mais également aux règnes minéral, végétal, animal et cosmique, distille une sophistication et une étrangeté qui demeurent réalistes, dans une veine métaphysique qui distingue le recueil. Face au risque d’épuisement, les sens se relaient : « (…) de l’œil l’oreille répare la fatigue », et l’intellect, si besoin, s’en remet aux sens ; et vice-versa. Face et sous-face, objet et reflet, immobilité et mouvement, champ et contre-champ, les jeux de perspectives se font délicatement, sans heurts ni vertige. Ils quêtent l’invisible.

étoiler le ciel 2 « chacun à sa façon sous la voûte/ céleste/ s’égare,/ dans un effort curieux de visibilité/ file à son déclin »

Quelques impressions au sujet des dessins du peintre suisse Luc Andrié qui collabore à ce livre d’artistes : basiques, absurdes, cinglants, inquiétants, anti-séduisants, leurs tracés grossiers sont entêtants. Certains pourraient évoquer les croquis d’un caricaturiste, voire les esquisses d’un alien s’essayant au dessin du bonhomme. Ils incitent à la fuite du regard tout en s’imprimant prestement sur la rétine. Ils contribuent à la teneur existentielle, engagée et libre du recueil. Sans couleurs, monochromes, dessinés au crayon papier ou au stylo (ou feutre fin), ces dessins accompagnent sans passerelles symboliques ou thématiques, mais dans une connivence qui a trait à l’essentiel, les poèmes de Rodolphe Petit. Ils partagent leur audace dans une autonomie déconcertante.

cette conviction « qu’importe/ l’étymologie/ si tu sais un peu de dessin/ intercesseur, le peignoir roulé / autour des reins »

Seule souvent, parfois en duo, plus rarement en trio, la tête occupe une place prépondérante dans les dessins d’Andrié et domine le reste des motifs. Têtes pensantes aux traits forgés par un fort vécu interne, intenses d’expressivité, elles se dressent le long de ce qui pourrait être des émergences de pics, poteaux, arabesques, troncs d’arbres ou volutes de fumées. Prenant le vide, la nature, la nature morte et les interfaces électroniques comme environnements, les dessins de Luc Andrié ponctuent les poèmes dans une coexistence fluide et sans façon, qui renforce l’atypisme de cet ouvrage.

surtout pas d’images « à quoi bon/ décrire ce qui ne doit pas être décrit/ on me permettra donc de rien dire/ quand/ dans cette chambre insolite,/ où sont amoncelés les trésors fabuleux/ de la poésie –/ ne manquons pas d’audace/ quand/ embaumé, desséché/ replié sur lui-même dans ce coin noir/ le corps du poème tassé/ dans la position de l’enfant avant sa naissance/ momifié/ flottant sur une double épaisseur d’air,/ exhibe son imperturbable gravité/ ai-je/ dit à l’existence distincte et pleine/ que je sortais toujours de naître,/ le front dans la poussière/ rabattant leurs chevelures sur la route pour former un tapis vivant, les générations/ de poètes/ lui rendent hommage remplissant/ de légumes bouillis/ le récipient en cuivre rouge qu’elle tient entre ses bras/ sous un linge »

Dans ses poèmes, Rodolphe Petit aborde des faits microscopiques ou plus spectaculaires, des moments personnels ou publics, et ce, dans l’espace étroit d’une pièce de vie, sur fond urbain ou dans les vastes espaces d’un ailleurs. Ses poèmes portent l’empreinte des rites sociaux : instinct grégaire, destructivité, loyautés, événements fondateurs en lien avec la naissance et la disparition, créativité et répétition. Il semble particulièrement sensible au fait que l’humain dresse et domestique son environnement, et le marque d’un sceau de captivité qui l’enferme en retour. Petit témoigne avec justesse de l’inéluctable du cheminement humain, et de la marche du monde, où vie et mort sont des cycles entrelacés inscrits dans un perpétuel work in progress.


 
 
Les Deux Dimensions de la première dimension de Rodolphe Petit, dessins de Luc Andrié, Art&Fiction, éditions d’artistes, 2019, 96 p. 
 
 
© Luc Andrié
 
2020-01 / NUMÉRO 163