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Poésie
Poétique du minuscule
La poésie des dessins rêveurs de Dominique Zehrfuss retrace le souvenir de l’infiniment petit et baigne, de brûlures d’enfer en douceur d’Éden, les mots de Marie et Patrick Modiano.

Par Ritta BADDOURA
2012 - 12
Parcourir 28 fois le paradis et faire 28 fois le chemin inverse pour la traversée de l’enfer est, dans le dernier ouvrage de Dominique Zehrfuss, une affaire de famille. La dessinatrice rend hommage à l’infiniment petit, l’espace de 56 gouaches où la finesse du trait et les accords tantôt pâles, tantôt chauds, diffusent une naïve rêverie. Ses dessins sont d’un silence profond habité d’harmonie et de déluges. Ils diffusent une exquise poésie de la petitesse dont le cours est bordé, côté paradis, par les mots de Patrick Modiano, son époux, et côté enfer, par ceux de leur fille Marie.

Dominique Zehrfuss, pour fuir sa tristesse un été à Paris, se penche sur « l’exploit de peindre un jardin sur un grain de riz (ou de sculpter) des scènes du déluge sur des noyaux de cerise » dont les maîtres japonais du XVIIIe siècle étaient capables. Comme antipode au chagrin, elle dessinera 28 miniatures de paradis terrestres et 28 autres d’enfers, terrestres aussi. Au paradis, une femme et son aimé partagent les grands espaces avec les animaux, les végétaux et le minéral. Ce partage est tout de grâce, et une volupté énigmatique et tranquille en découle.
« Et je rêvais aux paradis/ Je fermais les yeux et je voyais passer/ Le char tiré par les cygnes/ (…) Dans cette petite ville d’une frontière lointaine/ J’étais arrivé au bout de moi-même/ (…) Dans le café aux tables voisines de la mienne/ des clients jouaient aux cartes et aux échecs/ Moi je ne jouais à rien/ Si j’avais su combien dans l’avenir lointain/ les journées et les nuits seraient longues/ J’aurais appris les jeux de société. » P. Modiano

Les paradis de Zehrfuss content la fable candide d’un amour sans nuage. Patrick Modiano les longe et raconte la perdition et l’exil d’un homme rêvant la vie, et dont les rêveries seront le chemin le plus sûr pour des retrouvailles avec la réalité et avec soi. Ainsi, les pensées que confie cet homme solitaire le mènent à retrouver le paradis dont il était sorti, proposant ainsi une clé des 28 tableaux dans un défilement de courts morceaux tantôt insouciants, tantôt graves, mais toujours émouvants, dans une narration mêlant étrangement le réalisme et l’imaginaire. 
« Les années s’empilent/ Comme des blocs de glace,/ Ils fondent en un instant/ Dans le feu de Satan. (…) Je cueille un bouquet de nénuphars/ Pour me donner du courage. (…) J’ai oublié le nom,/ Le nom de mon unique ami. (…) Train circulaire/ Messager du malheur,/ Les dents claquent,/ Claquent/ Comme les castagnettes./ (…) L’horizon a le visage d’un soldat,/ Blessé par une longue guerre. » M. Modiano

Les images que Dominique Zehrfuss capte de l’enfer ont des teintes vives et sombrement expressives. Leur composition est tendue entre centre torturé et éclatement de microcorps morcelés, rongés, consommés par la mort. Même si le tracé en reste naïf, le concept forge là l’émotion alors qu’à l’envers, côté paradis, l’émotion suffit pour faire sens et poème. Les textes de Marie Modiano donnent à entendre sobrement la voix d’une femme brisée dont la douleur et la lente chute se lient à l’agonie du monde. Si ses mots, de page en page, se révèlent plus proches des dessins de Zehrfuss que ceux de Patrick Modiano, et y prennent subtilement appui, ils peinent, de par leur inégalité, à persister ou voyager.
« Au fond de sa boutique j’avais découvert/ Vingt-huit tableaux minuscules/ Aux cieux et aux prairies de couleurs tendres/ Où des animaux couraient en liberté/ Je les regardais les uns après les autres/ Si fort que j’entrais dans chaque tableau/ Sans savoir si je retournerais une fois encore/ Dans ce qu’il faut bien appeler/ La vie réelle/ Mais qui ne l’a jamais été pour moi. » P. Modiano

Pas de numérotation de pages – au paradis comme en enfer, le temps est suspendu – dans 28 Paradis, 28 Enfers. L’ouvrage plaît par la particularité de son format (165×125 mm), inhabituel chez Gallimard. Les deux directions de lecture proposées, correspondant aux destins opposés de la tourmente et de la quiétude, croisent les lectures possibles. Les proses de Patrick et Marie Modiano puisent chacune une histoire dans le silence fécond des illustrations, mais n’en écorchent pas le mystère. Les nuances de lumière qui se dégagent des illustrations des vingt-huit paradis et de quelques enfers restent en mémoire. 



 
 
© Dominique Zehrfuss
Au paradis, une femme et son aimé partagent les grands espaces avec les animaux, les végétaux et le minéral.
 
BIBLIOGRAPHIE
28 Paradis, 28 Enfers de Marie Modiano , Patrick Modiano, Dominique Zehrfus, Le cabinet des Lettrés, Gallimard, 2012, 128 p.
 
2014-09 / NUMÉRO 99