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Roman
Flaubert : de la mission d’Égypte à Madame Bovary


Par Fifi Abou Dib
2020 - 02


Libanais né en Côte d’Ivoire et chirurgien de profession, Mohamed Taan dédie son temps parallèle à la production littéraire. Dans sa dizaine de romans, pièces de théâtre et scripts de films, il n’a de cesse d’interroger, émigré entre deux cultures, l’histoire de l’Orient arabe, de ses peuples et de sa relation avec l’Occident. Dans son dernier roman historique C’est la faute à Flaubert, publié aux éditions Saint Honoré, il emmène le lecteur dans les méandres du Voyage en Orient de l’écrivain rouannais, et le dépose de plain-pied dans l’Égypte de Abbas Pacha, successeur du vice-roi Mehemet Ali. Aux ambitions modernisatrices de ce gouverneur d’origine albanaise qui avait dirigé la réoccupation de l’Égypte après le départ des troupes napoléoniennes, répond le saint-simonisme teinté de franc-maçonnerie d’une mission d’élites envoyée par Napoléon III pour étendre l’influence de la France, effondrer l’Empire ottoman et poursuivre l’œuvre interrompue de Bonaparte. Égyptologie et orientalisme passionné sous-tendent l’atmosphère de cette mission.

Parmi les émissaires de Napoléon III, un drôle de tandem formé de Maxime du Camp, photographe, et de Gustave Flaubert, écrivain rongé d’incertitudes. Ils resteront en Égypte d’octobre 1849 à juillet 1851. Flaubert est encore, à son arrivée, marqué par une attaque d’épilepsie (ou nerveuse) survenue peu de temps avant son départ. Dès qu’il pose le pied sur le sol d’Égypte, il est pris d’une ferveur qui ne l’abandonnera plus tout au long de son séjour. Le roman s’ouvre sur un tableau de Mehemet Ali recevant des scientifiques français, notamment le père Lambert Bey, disciple du père Enfantin, venus porter aux Égyptiens le progrès technique français sans chercher à les convertir, principe du saint-simonisme. Abbas Pacha, wahhabite qui prend le pouvoir après son grand-père, se montre hostile, pour sa part, à toute forme de progrès scientifique. Ce dernier met à la porte tous les étrangers. Abbas Pacha sera égorgé par ses propres hommes, lassés de sa cruauté. 

Si Maxime Du Camp a pour mission de documenter la vie en Égypte et les monuments du pays qui suscitent passion et curiosité auprès de l’Europe du XIXe siècle, Flaubert, quant à lui, est chargé d’une mission moins claire par le ministère de l’Agriculture et du Commerce. Les deux compagnons, fils de médecins rouannais, sont imprégnés de cette culture propre aux saint-simoniens et francs-maçons à laquelle appartient pratiquement toute la société scientifique française, notamment les membres de la Faculté. 

Cependant, Flaubert, vivant mal son homosexualité depuis l’enfance, incertain de sa propre identité sexuelle, trouve en Égypte une terre d’un érotisme redoutable qui met le feu à tous ses sens dès qu’il y met les pieds. À cette époque, il entretient encore une relation plus ou moins houleuse et essentiellement épistolaire avec la poétesse Louise Colet. Mais dans la chaleur égyptienne, ce sont surtout les bordels et leurs almées (« savantes » sur lesquelles Flaubert fonde de grands espoirs quant à son « éducation » sexuelle) qui attirent l’écrivain. Parmi ces almées, Flaubert semble épris d’une certaine Kutchuk Hanem avec laquelle il aurait eu, selon ses propres récits, des exploits sexuels devenus légendaires. Cependant, Mohamed Taan affirme dans l’épilogue de son roman que Louise Colet, revenant sur les pas de Flaubert en Égypte, « par jalousie et parce qu’elle éprouvait encore de l’amour à son égard » s’était mise à la recherche de Kutchuk Hanem à Esneh sans en jamais retrouver la trace. « Pourtant, ajoute l’auteur, cette almée était devenue l’égérie de pas mal d’auteurs et de peintres, de médecins et d’orientalistes. » A-t-elle jamais existé ? 

Au final, Flaubert se sera détourné de tout ce qui concernait sa mission égyptienne, les temples comme les pyramides, le Sphinx, ou tout ce qui excitait l’imaginaire européen ne lui ayant inspiré que l’ennui. En revanche, c’est peu dire que son corps a exulté, donnant enfin libre cours à son homosexualité longtemps réprimée par le carcan social rouennais. L’histoire de cette période se poursuivra sans les Français, déjà dégoûtés par le règne sadique et mégalomane d’Abbas Pacha qui avait entre-temps réservé ses faveurs à la Grande Bretagne, celle-ci semblant un meilleur appui à ses ambitions.

Libéré grâce à l’Égypte des tabous qui bridaient son écriture, Flaubert livrera à son retour en France un roman jugé scandaleux qui marquera néanmoins jusqu’à nos jours le patrimoine littéraire de l’humanité : Madame Bovary. 


 
 
C’est la faute à Flaubert de Mohamed Taan, Saint Honoré éditions, 2019, 326 p.

 
 
 
 
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