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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
L'amour, en d'autres temps


Par Hervé Bel
2020 - 02


Carl Aderhold, historien de formation et romancier par vocation, nous convie à son Théâtre des nuits (Chez Stock, Arpège), un roman qui se situe pendant la guerre 14-18. On n’y trouvera pas de descriptions de combat, à l’exception de la scène inaugurale, mais la résurrection d’un monde parisien oublié : le petit peuple cher à Henri Calet, la pègre de Francis Carco, et surtout le théâtre d’alors, incroyablement riche, avec ses auteurs, Eugène Morand (père de Paul), Abel Mourron, Abraham Dreyfus, ombres parmi les ombres.

« Les théâtres avaient rouvert. “Une ville sans spectacle est une ville vaincue”, avait déclaré Gallieni, le gouverneur militaire de Paris. Le public voulait des pièces patriotiques. (…) Puis les gens s’étaient lassés. Les drames, les vaudevilles avaient repris. »

Blanche Beaulieu, jeune comédienne de boulevard à l’Ambigu, s’est amourachée d’un mauvais garçon, Victor. Elle ne l’aime pas vraiment, le craint même. Pour lui, elle trempe dans des arnaques dangereuses. La prostitution la guette, mais femme de tête, elle n’aura pas le destin de la Marthe de Huysmans.

Avec Carl Aderhold, on apprend décidément beaucoup de choses : en ce temps d’hécatombe, l’administration française avait embauché en priorité les veuves pour annoncer les décès aux épouses. Victor a donc trouvé une nouvelle combine : Blanche sera une de ces veuves, avec la mission d’extorquer quelque argent aux pauvres femmes bouleversées. Elle s’y essaie, le cœur brisé par le remords. Par chance, dans une des maisons qu’elle visite, elle retrouve un dramaturge, Abraham Dreyfus qui, sans être dupe de la tromperie, a apprécié son jeu d’actrice et lui donne un rôle dans sa nouvelle pièce. Il lui enseigne l’art de la comédie. Elle s’y applique, bien que poursuivie par Victor qui n’entend pas lâcher sa proie.

Blanche est embarquée avec une troupe de comédiens vers le front pour y jouer devant les soldats. À sa tête, Sarah Bernhardt : « À soixante-dix ans passés, Sarah s’était empâtée. Sa chevelure d’un noir si dense tirait désormais sur le roux. Une teinte étrange comme sa tenue, débordements de plumes, de fanfreluches, de bijoux imposants. Toute trace de vie s’était réfugiée dans son sourire. Il happait le regard, l’empêchait de s’attarder sur son excès de fard, l’éclat absent de ses yeux en amandes, mangé par la chassie des souvenirs. »

Étrange voyage que celui de Blanche, à la frontière du no man’s land. C’est là, non loin des tranchées, qu’elle rencontre Antoine, un des chauffeurs des comédiens, homme taciturne, mystérieux : « Plusieurs hommes se terraient en lui. (…) Le soldat à l’œil sans éclat, les lèvres serrées, le visage anonyme qui ne laissait aucune impression. (…) Le type buté, méfiant. » Il y a une très belle scène qu’il ne faut pas déflorer ici, mais où l’amour, on le verra, naît de la comédie de l’amour.

De retour à Paris, Blanche poursuit sa carrière dans le cinéma naissant, et y rencontre les cinéastes du temps, dont le grand Feuillade dont les films captivèrent cette génération sacrifiée. Mais elle n’a pas oublié Antoine. Que devient-il là-bas sur le front, sous les ordres d’un capitaine ombrageux ?

La différence entre les bluettes à prétention littéraire et les beaux romans, c’est le réalisme sans concession, la précision des termes, la description minutieuse des psychologies qui se manquent et se heurtent. L’auteur excelle à décrire la naissance du sentiment. On ne « tombe » pas amoureux comme cela… Quoi qu’on en dise.

Mais arrêtons-là, car il faut lire Le Théâtre des nuits, avec son histoire forte insérée harmonieusement dans la « grande », et si poétique aussi, avec Paris en toile de fond. « (…) le gris de Paris, si particulier en son dégradé, un arc-en-ciel de mélancolie qui s’adaptait à l’humeur de chacun. » « L’obscurité avalait les façades, les trottoirs. L’or lumineux des cabarets charriait des femmes aux rires enivrants. » On songe aux tableaux d’Édouard Cortes.

Comme Flaubert avec son Salammbô, Carl Aderhold n’avance rien qu’il ne puisse prouver par un texte. Et on lit, sans s’en rendre compte, avec un plaisir qui ne se dément pas, l’aventure de Blanche, avec en « prime » la redécouverte d’une époque : miracle de la littérature que de nous transporter ainsi en d’autres temps, et nous les faire revivre !

 
 
Théâtre des nuits de Carl Aderhold, Stock, 2019, 300 p.

 
 
 
 
2020-02 / NUMÉRO 164