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2019-09 / NUMÉRO 159   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Entre Alep et les bords du Nil


Par Jabbour Douaihy
2019 - 06


Dans le flot de la production romanesque arabe de plus en plus variée et difficile à cerner en l’absence d’un pôle de référence, deux auteurs, l’un soudanais résidant au Caire mais pouvant dorénavant rentrer à Khartoum avec le départ du dictateur militaire, et l’autre syrien et refusant de quitter Damas, viennent de publier deux ouvrages qui disent, entre autres, leur profond attachement à la mémoire de leurs pays respectifs : le Nil et ses riverains une cinquantaine d’années plus tôt, Alep et ses environs, plus d’un siècle auparavant.

Et c’est par l’eau qu’ils font tous les deux leur entrée dans le récit. Ziadé y vient par le « fleuve du paradis » : tout change, les conquérants passent, la verdure lutte contre le désert, et le Nil reste pareil à lui-même. Il sort de son lit, sème la peur avant de s’assagir et avant que ne flotte à sa surface, de temps en temps, trop fréquemment pour apaiser les esprits, le corps mort d’une jeune soudanaise suicidée. La valse épique chez Khaled Khalifa s’ouvre aussi avec un déluge qui engloutit entièrement le village chrétien de Hawch Hanna : « Avant de s’évanouir, Mariana Nassar a vu les corps de sa mère, son père et ses quatre frères et sœurs flottant sur l’eau avec les cadavres de leur voisine et ses six enfants. Le curé de l’église souriait comme à son habitude. Les corps montaient et descendaient avec les vagues comme s’ils effectuaient une danse. »

Le décor tragique est planté en incipit et en dehors des bouleversements actuels dans le monde arabe, et la vie, resserrée dans le récit soudanais mais étalée sur des décades dans les chapitres de l’histoire syrienne, se déroule entre l’amour et la mort, avec des personnages souvent hauts en couleurs avec la tentation inassouvie de forcer le destin. 

Dans le village de Hajr Narti, nous comprenons vite que la présence de femmes livrées à l’appétit sexuel des hommes relève d’un système ancestral de servage qu’un pharmacien, ancien communiste qui a fui la capitale pour se réfugier là, aura bien de la peine à changer. On boit, on fait l’amour, on parle une langue entre le dialecte local et l’arabe universel, on chante les mélopées du Nil et on trouve des femmes de caractère. Parviennent ici des échos des changements politiques qui ont lieu dans la capitale mais qui semblent bien loin de changer la vie dans ce pays profond oublié de l’histoire où on croise des gens d’une grande humanité ou d’autres en proie à de véritables détresses. Des années plus tard, la mère d’une jeune fille disparue revient toujours sur le bord voir si le Nil lui a rapporté le corps de Souad. Avec le monde charnel tout en sensations de Hammour Ziadé, peut-être que le fantôme de Tayyeb Saleh, le grand romancier soudanais, est bien présent, mais Al-Gharaq se lit avec plaisir et curiosité, dévoilant une voix originale et sensible dans l’actualité romanesque arabe.

De son côté, Lam yousalli ʻalayhim ahad (Il n’y avait personne pour prier sur eux) est un roman de survivants, ceux-là qui ont échappé à un massacre de syriaques catholiques à Mossoul au XIXe siècle ou aux représailles sanglantes de l’armée ottomane après l’assassinat d’un officier, ceux qui ont fui le génocide arménien ou résisté à la Grande famine durant la Grande Guerre. Pourtant les amitiés restent indéfectibles entre le chrétien Hanna, le musulman Bayazidi et le juif, trois adeptes des religions monothéistes qui traversent l’histoire d’Alep dont l’un des personnages dit : « Pourquoi voyager si tous veulent visiter Alep, capitale du monde ? ». Elle était au moins une ville de diversité et de tolérance. On s’embarque alors pour des rêves fous, une forteresse des plaisirs avec des statues de femmes lascives et une pièce pour les suicides, fabriquer des cercueils en argent, boire, jouer, aimer les femmes sans arrêt, se croire capable de faire des miracles ou comme pour cet illuminé hollande, rejoindre la révolution bolchévique à Moscou puis, déçu, virer sur Alep pour s’y amouracher d’une chanteuse arménienne. On aura droit à tout, même à l’intégrisme musulman, dans le volumineux roman de Khaled Khalifa qui remonte le temps et l’enjambe sans cesse. Parfois difficile à suivre, le récit démontre un appétit de raconter avec une inspiration marquezienne et trouve son titre dans ce déluge du début où les noyés musulmans et chrétiens furent séparés en deux tas, un imam pria sur les uns et un prêtre sur les autres. Reste quelques cadavres « non identifiés » religieusement et il n’y avait personne pour prier sur eux.


 
 
BIBLIOGRAPHIE 
Al-Gharaq (Noyade) de Hammour Ziadé, éditions Dar el-Ayn, 2019.
Lam yousalli alayhoum ahad (Il n’y avait personne pour prier sur eux) de Khaled Khalifa, éditions Naufal, 2019, 424 p.
 
 
 
D.R.
 
2019-09 / NUMÉRO 159