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2019-06 / NUMÉRO 156   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
La vengeance se cuisine à feu lent


Par Fifi Abou Dib
2019 - 06


Plus qu’une tradition, le « Polisroman » est une telle spécialité suédoise qu’en 1993, tandis que Stockholm célébrait le centenaire du genre, de nouveaux auteurs continuaient à s’inscrire dans la lignée de leurs prédécesseurs avec encore plus de succès. Dans la foulée des Liza Maklund, Kjell Erikson et Stieg Larsson, Camilla Lackberg, née en 1974, fait figure de benjamine. Depuis le début du millénaire, pourtant, ses livres la placent parmi les écrivains les plus vendus en Europe. À titre d’exemple, les ventes de son Tailleur de pierre, paru en français en 2009 chez Actes Sud, dépassent les 20 millions d’exemplaires avec des traductions dans une cinquantaine de pays. La Cage dorée est son nouveau page turner. À la différence que ce roman n’implique ni la romancière Erica Falck, ni l’inspecteur Patrik Hedström, les deux héros de sa trilogie dont Le Tailleur de pierre est le 3e volet.

La Cage dorée est un roman noir sur l’autonomisation féminine qui alterne trois périodes de la vie de Faye. Cette anti-héroïne va réussir à recouvrer son amour-propre après avoir touché le fond. Mais à quel prix ? On évolue à ses côtés dans la haute société suédoise, où évoluent plus de nouveaux riches que d’aristocrates. On y découvre les comiques ressemblances propres à ce milieu dans le monde entier : obsession des marques, fêtes ostentatoires, orgiaques anniversaires d’enfants, patriarcat arrogant, épouses érigées en images de marque, maris incapables de fidélité, imbibés d’alcool et d’orgueil, tyranniques et, au fond, totalement dépravés. Faye vient d’une famille pauvre, elle a souffert de la terrible violence de son père, elle est seule au monde. Mais elle est douée pour les études et se révèle un génie du commerce et de la finance. C’est elle qui aide son mari à se lancer, à créer sa multinationale. Mais trop amoureuse de cet homme, elle se résigne à satisfaire son bon vouloir, renonce à ses propres ambitions professionnelles, se tient à l’écart de l’entreprise et s’enferre dans une vie creuse de femme au foyer, maman d’une petite fille dont la seule distraction consiste à « s’occuper de la maison » et prendre le thé avec d’autres épouses de sa condition. Évidemment il la trompe. Évidemment, elle se sent coupable de cet abandon, se croit délaissée parce qu’elle se néglige et prend de l’âge et du poids tandis que lui, entre deux aventures, mate des films pornos impliquant des adolescentes. Arrive fatalement le jour où, devant partir une petite semaine avec sa fille, elle rebrousse chemin à cause d’un contretemps, rentre à la maison alors que son mari ne s’y attend pas, pousse la porte de sa chambre et le trouve en pleine scène intime avec son assistante. Le couple se sépare. Les arrangements de leur mariage ayant été établis à la défaveur de Faye, la trentenaire doit repartir à zéro. C’est sur ce défi que se construit l’intrigue, avec des retours en arrière vers l’enfance de l’héroïne et sa vie d’étudiante, entrecoupant les épisodes du temps actuel du roman. Elle va se venger. Lentement, patiemment, avec la persévérance et l’endurance qui ont toujours fait sa force. Elle va se reconstruire avec l’aide et la complicité de dizaines de femmes qui ont vécu les mêmes frustrations, en jouant précisément la carte de ces frustrations. Luxe monogrammé, cynisme et violence feraient parfois penser à un Brett Easton Ellis au féminin, si l’on n’entendait au fond cette corde mineure, jouée avec lancinance dans les flash-backs sur l’enfance de l’héroïne ou les scènes de tendresse et d’amitié féminine. On est parfois exaspéré d’entendre le mot « démonstrativement » faire son tue-l’amour et couper le fil de la lecture. Il faudrait le retirer en cas de réédition. Bien ficelé, La Cage dorée contient par ailleurs tous les ingrédients d’un excellent roman de plage.


 
 
BIBLIOGRAPHIE 
La Cage dorée de Camilla Lackberg, Actes Sud, 2019,350 p.
 
 
 
© Bingo Rimer
Luxe mono-grammé, cynisme et violence feraient parfois penser à un Brett Easton Ellis au féminin.
 
2019-06 / NUMÉRO 156