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Roman
Vincent Makhlouf et les siens


Par Josyane Savigneau
2019 - 03


Port-au-Prince Aller-Retour : en voyant le titre de ce nouveau livre de Georgia Makhlouf, on soupçonne une histoire bien peu libanaise. On a tort et on est détrompé avant même le premier chapitre, en lisant cet avertissement : « Cet ouvrage est un roman. Si certains faits historiques ou d’autres touchant de façon plus personnelle Vincent Makhlouf sont avérés, il s’agit pour l’essentiel d’une œuvre de fiction. » En effet, il faut ne pas se préoccuper des liens familiaux éventuels de ce Vincent avec l’auteur, et entrer en plongée dans ce roman qu’on lit d’une traite. Comme toujours, le style de Georgia Makhlouf est limpide et la construction en bref chapitres maintient l’attention et le désir d’en savoir plus.

S’il faut poser le décor, ou plutôt la trame biographique, disons que Mansour/Vincent Makhlouf, Syro-Libanais qui n’avait jamais quitté Dlebta, est parti vers les Amériques un jour d’avril 1893. Il a songé à s’établir en Martinique, francophone, mais s’est décidé pour une autre île, francophone aussi, Haïti.

Quand commence le roman, le 23 novembre 1907, Vincent est sur le paquebot qui le ramène à Haïti, avec Edma, la femme qu’il vient d’épouser au Liban. Il y a là aussi son beau-frère Joseph. Plutôt qu’un récit linéaire qui aurait un peu les allures de roman historique, Georgia Makhlouf a donné la parole, successivement, aux divers protagonistes : Vincent, Louisa, Joseph, Edma, Fatek, Anis. Ils sont tous liés. Toutefois, ils vivent les événements de manière singulière et chacun les interprète à sa façon. Mais tous, probablement, sont unis par cette phrase qu’on trouve dans la bouche de Fatek : « L’insouciance s’en était allée avec l’exil. » Même si Vincent tient fermement à son identité haïtienne et se battra pour la faire reconnaître quand on la lui contestera.

Vincent, donc, est sur le paquebot voguant vers Haïti, avec cette épouse toute récente qu’il n’est pas sûr d’aimer – ce mariage a été arrangé par les familles. Il pense à une autre femme, Louisa, « qui lui avait tout appris de l’amour et des choses de la sexualité dont non seulement il ne savait pas grand-chose mais n’imaginait pas qu’on puisse parler sans rougir ». Cependant, il ne s’affichait pas avec elle dans les cercles de la communauté syrienne de l’île, « elle était son jardin secret et il gardait jalousement ce secret ». Mais « comment faire à présent ? Comment lui annoncer qu’il était marié ? Se pouvait-il qu’elle le quitte ? »

C’est maintenant Louisa qui entre en scène, en avril 1907, alors que son « beau Syrien » est parti. « Il avait le mal du pays qu’il disait. » Louisa, peut-être le personnage le plus séduisant du roman, se souvient des débuts de leur liaison, qu’elle raconte avec un délicieux sentiment de nostalgie.

Joseph, lui, n’est pas très sympathique. Il est venu essentiellement, croit-il, pour veiller sur sa sœur Edma, et il écrit à son frère Moussa. Il n’a pas aimé New York, il n’aime guère « ce pays de nègres » où son beau-frère a décidé de faire des affaires. On attend la naissance du premier bébé d’Edma – ce sera Alice. Mais voici qu’entre en scène Ezéchiel Raymond, et une histoire sentimentale que Joseph n’attendait pas. Est-ce à cause d’elle qu’il décide de quitter Haïti pour l’Europe en 1912 ? Certainement, mais aussi à cause de la guerre civile et de tous les troubles qu’elle a engendrés.

Edma a fini par aimer cet homme qu’on lui avait imposé. Il y a entre eux de la tendresse, elle aime faire l’amour avec Vincent. Un jour, pourtant, elle apprend que Louisa est « l’autre femme ». Le mécanisme de la jalousie est enclenché, et Georgia Makhlouf dote Edma d’une grande inventivité pour porter tort à sa rivale. Comme beaucoup de femmes, Edma pense qu’il faut un nouvel enfant pour sauver son couple. Et un garçon, bien sûr. Elle est exaucée avec la naissance d’Anis.

Le récit d’Anis est le dernier du livre, après celui de Fatek, le neveu de Vincent, dont le portrait en mauvais garçon paresseux est très réussi. Anis, lui aussi, va faire l’expérience de l’exil avec ce qui est pour ses parents un retour au pays. Il connaît Madame Louisa, et son fils Théodore – a-t-il remarqué combien il ressemble à Vincent ? Quand il croise madame Louisa qui lui fait compliment de sa bicyclette, il lui annonce son départ vers ce « pays de là-bas » « où personne n’en fait, du vélo ». Conversation triste pour Anis et désespérante pour Louisa, qui va être abandonnée. Et c’est à elle que Georgia Makhlouf laisse la conclusion, dans une lettre émouvante qui n’atteint pas son destinataire.

 
 BIBLIOGRAPHIE 
Port-au Prince Aller-Retour de Georgia Makhlouf, La Cheminante/L’Orient des livres, 2019, 400 p.
 
 
 
D.R.
 
2019-05 / NUMÉRO 155