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2018-12 / NUMÉRO 150   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Rachid Boudjedra, chantre d’une Algérie qui se libère…


Par Edgar Davdian
2018 - 07


À soixante-seize ans, Ra-chid Boudjedra est devancé par une œuvre considérable et polymorphe. Œuvre qui groupe plus d’une cinquantaine d’opus alliant toutes les disciplines littéraires allant des murmures du monde du Parnasse à celui des images et des vocables du cinéma en passant par des livres de réflexion ainsi que des fictions originales dénonçant toutefois les réalités sociales et politiques les plus iniques, les plus contestées. Les titres de l’auteur de L’Escargot entêté ont la force d’une gifle ou d’un coup de poing. À titre d’exemple pour ces cris jaillis des tripes les plus profondes : La Répudiation, Le Démantèlement, La Macération, L’Insolation…

Son dernier opus publié en 2017, La Dépossession, n’échappe pas à la règle de ces phosphorescences aux flammèches inquiétantes. Pour cette « dépossession », une métaphore subtile où l’art (dans toutes ses variations littéraires et picturales), à travers les toiles de deux peintres (l’un arabe, l’autre français), dessine la destinée d’un pays et la meute de loups pour s’en accaparer et inverser les courbes des avoirs et l’authenticité d’une région entre la mer Méditerranée, la bande saharienne et l’Égypte. Pour ce qu’on nommait autrefois L’Afrique française du Nord… Et que Matisse désignait par le « Fardaous », l’Eden…

C‘est une plaidoirie et un violent réquisitoire. Sur un tempo doux, rêche et sinueux, contre le colonialisme. De même qu’un éloge porté aux valeurs fondamentales d’une Algérie lumineuse, riche d’une mosaïque de traditions ancestrales, colorée, mais spoliée de ses trésors artistiques et combattue dans l’essence qui l’illumine.

Pour cela une narration allant d’une enfance tourmentée à un âge adulte en lutte pour l’indépendance d’un pays. Et la conquête, un peu à tâtons, d’une personnalité qui se forge à travers les dédales des purges pétainistes aux sombres et meurtrières années cinquante. 

Récit tumultueux qui se transforme au fil des pages en une mini-fresque vertigineuse où sont brossés de nombreux portraits à la fois attachants et révélateurs des sourdes luttes intestines d’un peuple en butte avec l’emprise étrangère. D’abord le narrateur, Rachid, vague alter-ego de l’auteur, enfant obèse boulimique (au sobriquet de « Baba Batata » ou « Totty Botty ») en prise avec son corps et l’entourage d’une guerre sanglante. Ensuite il y a le poids de ce père ombrageux, déroutant et incurablement infidèle à sa femme. Une mère courage couturière qui lançait des charognes et des légumes pourris sur les soldats français. Un frère médecin homosexuel qui se flingue.

Cependant, la vraie histoire se joue dans le cabinet d’un oncle expert-comptable en regardant deux tableaux accrochés au mur. L’occasion brillante de restituer la vie et l’art de deux peintres diamétralement opposés. L’un est Al Wacity, le plus talentueux artiste du pinceau de l’âge d’or musulman, et l’autre est Albert Marquet, sublime impressionniste ami de Matisse, qui a nourri et développé son inspiration en s’installant en Algérie. Un bureaucrate du système colonial, véreux et tricheur, volera en toute impunité la toile et l’œuvre de Marquet pourtant léguées à l’Algérie : usurpation qui incarne parfaitement la dépossession d’un pays. D’où le titre amplificateur du livre !

Un percutant règlement de compte pour dire ce qu’il y avait encore dans le cœur et la mémoire de l’auteur des Figuiers de barbarie sur la guerre d’Algérie.

Écrit avec lyrisme, plongeant à l’épicentre de la réalité et de l’imaginaire, changeant de ton, usant de l’imprécation, jouant de l’enchantement des images, des rythmes saccadés et des associations verbales, pourfendant espace et temps, recourant à des citations culturelles (Ibn Khaldoun, Oum Kalsoum, Faulkner, Abou Nawas, les trémolos du concerto de Rachmaninoff), dans un souffle captivant, à la fois intimiste et épique, ce livre se lit d’une traite !


BIBLIOGRAPHIE   
La Dépossession de Rachid Boudjedra, Grasset, 2017, 220 p.
 
 
 
© Jean-François Paga / Grasset
 
2018-12 / NUMÉRO 150